Lire, écrire, photographier
Émile Zola / André Kertész

LA PASSION ZOLA, LES APPAREILS ET LES IMAGES

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Le texte qui me fascine le plus, pour aborder Zola photographe, n'est pas un texte d'écrivain, mais l'inventaire de ses propres appareils. (...)

Dans la "vente des biens mobiliers" de Zola, un an après sa mort, en mars 1903, un cahier cartonné relève ce dont était composé l'équipement complexe, rien d'un amateur : six cuvettes, un pied, un châssis agrandisseur, un objectif dégradateur. L'écrivain peut se suffire de ses plumes (Zola, le dernier grand avant l'arrivée de la machine à écrire, déjà présente pour Proust ?) et de ses rames choisies de papier, la photographie impose un laboratoire, un mode lent et complexe. Cet inventaire nous impose de voir deux Zola : un qui est dehors, avec son pied, sa chambre, ses sacs, puis son Détective ou son Kodak ; un qui est dans sa chambre noire, avec ses produits, ses bains, son agrandisseur, et autant d'heures qu'il en faut probablement pour ces séquences martelées dans le fond de nos crânes par La Bête humaine, Le Ventre de Paris, Au Bonheur des dames et tous les autres.
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François Bon



DE LA LECTURE PAR KERTÉSZ

Kertész, le solitaire, le maladroit des langues, aime photographier des gens qui lisent. Pour le geste aussi solitaire, pour l'écart pris avec le temps et le monde, parce que le silence est aussi une forme de la lumière, ou pour découvrir comment — comme pour le photographe — le mouvement vers soi-même ramène au monde, et nous y renforce ?

De la lecture, par Kertész : photographies avec corps et dehors, le corps en lien avec le dehors, mais la lecture non. Le lecteur est seul et s'est coupé du monde, mais il en appelle à tout ce qui l'entoure pour se risquer là où on ne le suit pas, mais où va à entrer le photographe.

De la lecture, par Kertész : on ne photographie pas un événement, mais un retirement. Vieux mot, retirement : lié au religieux, à l'ascèse, à la durée. Et pourtant chaque lecteur dans le flux précis de la ville — puissance du conte, qui emmène hors du monde celui qui pourtant lui appartient.
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François Bon



Texte de François Bon,
éditions du Jeu de Paume,
31 photographie noir & blanc,
15 x 21 cm, 64 pages, broché, 12 euros