Art, histoire, politique : interactions et réflexions contemporaines / 1
Colloque sous la direction d’Elvan Zabunyan, historienne de l’art

Ce colloque en trois volets a pour but d’explorer, à la lumière des artistes programmés au Jeu de Paume en 2011, l’importance des liens entre art et politique, en réfléchissant à la façon dont les écritures photographiques, filmiques, architecturales et conceptuelles sont les indices d’une réalité historique contemporaine. Les travaux d’Aernout Mik, de Société Réaliste, de Claude Cahun, de Santu Mofokeng, et de Diane Arbus privilégient chacun à leur manière un rapport à l’histoire, affirmant une analyse inédite de la temporalité et de l’actualité. Ils se comprennent tous dans leur capacité à produire ces échanges d’expériences et à contredire les stéréotypes associés aux sujets qu’ils questionnent.
Séance 1 : Enjeux sociaux et culturels, vecteurs d’une pensée collective de l’art ?
avec Michelle Dizon, artiste et théoricienne de l’art, Marcelo Expósito, artiste et commissaire d'exposition, Andreas Fohr, artiste et théoricien de l’art, Aernout Mik et Société Réaliste

Il n’est pas anodin que des auteurs très différents se réfèrent au travail d'Aernout Mik ou de Société Réaliste en convoquant les mêmes figures, celles du revenant, du zombie, du fantôme, de l’errant. Une figure qui se tend entre deux espaces contrariés où la temporalité est définie dans une dualité : elle se contracte et se distend en même temps. Flotter dans l’air et s’enfoncer dans la terre deviennent des états complémentaires, des moyens de maintenir en vie les soubresauts là où le corps avance ou s’absente. Ce corps n’est pas seulement physique, il est aussi celui qui crée mentalement le contact avec des expériences s’appuyant sur des renvois à l’utopie, à l’aliénation, à l’immigration, à l’architecture, à une historicité politique. Les intervenants de cette journée travaillent ces questions dans le contexte d’un espace artistique critique et ont, dans des contextes distincts, réfléchi aux notions de déplacement de territoire, d’action politique et d’engagement idéologique. Ils présenteront ces expériences lors d’interventions qui seront suivies par une table ronde à laquelle participeront Aernout Mik et Société Réaliste.

Pour des raisons techniques, le début de l'intervention de Elvan Zabunyan, qui ouvre ce colloque, n'a pu être enregistré.
Vous en trouverez la retranscription ci-dessous.



Elvan Zabunyan
Dans un entretien paru dans la revue Vacarme durant l’hiver 2000, Giorgio Agamben dit :
Il y a une phrase de Marx que Debord cite aussi, que j’aime bien, c’est : "La situation désespérée de la société dans laquelle je vis me remplit d’espoir."

On pourrait se demander s’il est possible de faire perdurer cet optimisme dans le contexte politique, social et économique mondial tel qu’il se déploie aujourd’hui plus de dix ans après la publication des paroles du philosophe italien. On pourrait secouer la tête de façon amère devant la réalité particulièrement meurtrie qui nous entoure. On pourrait se demander où trouver cet espoir sans tomber dans un aveuglement naïf. La question n’est évidemment pas de trouver, là, tout de suite, des solutions immédiates à la façon dont le rapport espoir/désespoir peut s’équilibrer à l’échelle du monde.
Toutefois, si l’on décide de s’en tenir à l’échelle du champ de l’art contemporain qui nous concerne directement, on peut se dire, en analysant les expositions présentées aujourd’hui au Jeu de Paume (et en anticipant ce qui nous sera permis de formuler cet après-midi dans le cadre de ce colloque), que oui, après tout, malgré tout, cette situation désespérée formulée par Marx, Debord, puis Agamben peut créer de l’espoir. L’espoir, ce serait de se dire, que confronter les termes art et politique, dans le cadre d’interventions proposées à l’occasion d’expositions d’art contemporain, est une possibilité d’asseoir et de penser une idéologie dans une continuité historique contemporaine. Il est de notre priorité d’articuler la question politique et la question artistique, il en va de notre responsabilité citoyenne de saisir l’opportunité qui nous est donnée par les artistes et les intellectuels, les deux n’étant pas dissociés, d’où l’invitation faite précisément à des artistes intellectuels en pendant à ceux qui exposent au Jeu de Paume.

Dans la première partie du Spectateur émancipé, Jacques Rancière a une belle phrase qui éclaire assez bien ce qui nous doit d’être reçu lorsque nous appartenons à une communauté plurielle : "les artistes, comme les chercheurs, construisent la scène où la manifestation et l’effet de leurs compétences sont exposés, rendus incertains dans les termes de l’idiome nouveau qui traduit une nouvelle aventure intellectuelle. L’effet de l’idiome ne peut être anticipé. Il demande des spectateurs qui jouent le rôle d’interprètes actifs, qui élaborent leur propre traduction pour s’approprier "l’histoire" et en faire leur propre histoire. Une communauté émancipée est une communauté de conteurs et de traducteurs".

Il va de soi que le choix de cette problématique autour de "art, histoire et politique" s’inscrit dans une continuité de notre réflexion commune depuis de nombreuses années et n’est pas un simple "thème" qui sera repoussé du revers de la main après que quelques ébauches éparses auront été menées. C’est pourtant malheureusement ce qui souvent se passe. S’il y a plusieurs anifestations qui concernent des modes de pensée communs dans une même ville à quelques mois d’intervalles, dans le monde stupidement médiatisé dans lequel nous vivons, cela va passer pour de la redite ou une tendance. Alors qu’au contraire, multiplier les lieux où l’on réfléchit à ces questions indique bien qu’il y a une urgence, une nécessité de continuer à développer une analyse critique de la situation contemporaine qui pourrait faire tomber n’importe laquelle ou lequel d’entre nous dans ce que Benjamin Buchloh confiait à la réélection de George Bush en 2003 : "je suis en dépression politique"... [écouter la suite...]

Articles liés