Petit Journal #65 : Mathilde Rosier
"Find circumstances in the antechamber
(Trouver des circonstances dans l’antichambre)"

Mathilde Rosier — qui, née à Paris en 1973, vit aujourd’hui entre la Bourgogne et Berlin — subvertit constamment, dans son travail, la frontière entre réalité et fiction. La théâtralité qu’elle imprime à ses films, performances, tableaux ou sculptures séduit momentanément le spectateur tout en affirmant le caractère délibérément fallacieux des représentations du réel. Il en résulte un art qui n’a décidément rien de contemporain ; qui, sans être nostalgique, n’est à l’évidence pas de notre temps. Délicates aquarelles d’oiseaux surmontant des chapeaux, partitions mélodieuses, vidéos imprégnées de la brume crépusculaire… Derrière l’apparente naïveté de l’univers fantastique de Mathilde Rosier se cache cependant une force trompeuse – une force qui fait de la tromperie même le fil conducteur qui court d’une œuvre à l’autre.

Pour sa première exposition personnelle dans une institution française, Mathilde Rosier a réalisé Find circumstances in the antechamber, un film tourné dans la maison de Bourgogne que sa famille possède depuis quatre générations. Celui-ci s’ouvre sur un long plan qui montre une limace rampant lentement sur le feuillage tandis que la bande-son défile, puis s’élargit pour dévoiler que nous sommes en train de regarder une plante d’intérieur posée sur un appui de fenêtre ; on comprend alors que la "bande-son" était en fait un morceau interprété par de vrais musiciens qui viennent de s’arrêter. Le décor intérieur (dont on prend conscience à mesure que le champ de la caméra s’élargit) se révèle alors sous les aspects d’une scène imitant une chambre. Mais il s’agit en fait d’une vraie chambre dans une maison encombrée d’accessoires comme on en trouve au théâtre. Rien, voyez-vous, n’est donc en réalité ce qu’il semble être.

C’est cette architectonique d’un espace intérieur double qui constitue l’essentiel de l’exposition présentée au Jeu de Paume. Elle est tout entière occupée par la reconstitution grandeur nature de la chambre de Bourgogne avec son mobilier, les accessoires qui ont servi au film, auxquels s’ajoutent d’autres éléments d’ameublement empruntés à d’autres pièces de la maison. L’ensemble est ponctué par les aquarelles de l’artiste qui, aujourd’hui encore, décorent l’intérieur de la vraie maison. Dans la continuité de ses oeuvres précédentes, le nouveau film de Mathilde Rosier opère une mise en abyme de la répétition et de la ressemblance, qui brouille les frontières entre espace de l’exposition et théâtre, réalité et fiction, nature et culture, au point que le visiteur se demande s’il est encore possible de situer le réel (la vraie maison, la vraie limace, la musique live…).

Les pages du livre d’artiste, qui font partie intégrante de l’exposition, ne font pas exception à la méthode de Mathilde Rosier. S’appropriant çà et là des passages du roman gothique d’Ann Radcliffe, A Sicilian Romance (1790), Rosier les a mis bout à bout de façon à donner l’illusion d’un seul récit continu. À ces fragments, Rosier a ajouté ses propres illustrations : l’idée que ces photographies puissent servir uniquement à illustrer un roman auquel elles n’étaient pas originellement destinées ne fait que redoubler l’illusion.

Find circumstances in the antechamber ("Trouver des circonstances dans l’antichambre") : telle est l’insolite légende qui accompagnait une photographie supposée décrire le contenu et l’état – soit les "circonstances" – de l’antichambre de la tombe de Toutankhamon lors de sa découverte par les archéologues, en 1922. Cette collection d’objets hétéroclites qui, malgré la caution scientifique, a tout d’une scène de théâtre en attente de la pièce qui doit s’y jouer, nous renseigne discrètement sur la fonction du document et la réalité que celui-ci est censé traduire. Rosier reprend la légende, la faisant sienne pour une exposition où son monde fantastique, dupliqué, vient contester les impératifs du réel. En outre, elle dispose sur le mur de l’escalier menant à son exposition une série de photographies illustrant la découverte de la fameuse tombe, proposant ainsi que l’espace (du sous-sol) soit appréhendé comme le site de la tombe du dernier grand pharaon. En effectuant cette descente, le visiteur pénètre ainsi dans un espace mystérieux, où la répétition et la confusion des formes – celles d’en haut et d’en bas, dans cet univers-là et celui de l’artiste, dans le monde de Toutânkhamon et le nôtre – renvoient à nouveau au jeu de dédoublement situé au cœur de la pratique de Mathilde Rosier.


Elena Filipovic, commissaire de l’exposition
Traduit de l’anglais par Fabienne Durand-Bogaert