L'Événement
les images comme acteurs de l'histoire

La présente exposition possède un statut à part dans la programmation du Jeu de Paume, car elle touche au domaine de l'histoire culturelle.

À l'initiative de Régis Durand, alors directeur de l'institution, elle résulte d'une préparation collégiale entre cinq commissaires sous la direction de Michel Poivert. Le sous-titre, "les images comme acteurs de l'histoire", en donne le principe directeur : plus que soulever des questions liées à l'esthétique et aux représentations dans l'art, cette exposition a pour objectif de montrer la manière dont les images construisent notre perception des événements.

La photographie y joue un rôle important, en quelque sorte "naturel", mais elle y est confrontée à la peinture d'histoire, à la gravure, au dessin, au cinéma et à l'image vidéo, autant de médiums distincts dont la capacité de "reportage" se configure en permanence au travers des échanges et des circulations qu'ils produisent entre eux.
L'événement est un fait qui à la fois échappe au cours des choses et laisse à ce même cours son empreinte définitive. Cette rupture dans le réel a, pour Michel Poivert, la "capacité à briser l'intelligibilité du monde et à imposer une recomposition à partir des éléments nouveaux de la perturbation".
Reconnaissable en ce qu'il ne l'est pas sans médiation, car fondé sur la surprise, l'événement est par conséquent indissociable des modalités de sa transmission et de sa diffusion. De ce fait, les images sont de plus en plus sollicitées pour accompagner, et à la fois inventer, ce qui "fait bouger la représentation jusqu'alors stable d'une situation" et "modifie notre perception des choses" (Michel Poivert). Dans les exemples choisis, on verra que le coefficient descriptif et narratif des images — qui sont censées, selon l'expression répandue, "parler d'elles-mêmes" — s'est trouvé "exposé" et par là modifié selon les faits qu'elles ont véhiculés.

Le choix des cinq sujets traités (de 1853 à 2001), non chronologiques dans l'accrochage, concerne des domaines différents et des circonstances de l'histoire occidentale qui fondent pour certaines des traumas collectifs, tels la guerre de Crimée ou le 11 septembre, pour d'autres des traces heureuses et consciemment mises en scènes, comme la conquête de l'air, les congés payés et la chute du mur de Berlin.



L'événement démocratisé
La guerre de Crimée (1853-1856
Commissaire : Michel Poivert

Le Second Empire a vécu la guerre de Crimée à la fois comme un retour de l'épopée napoléonienne et comme une revanche sur la retraite de Russie. La popularité de cette "guerre d'Orient", comme on la surnomme alors, est donc relayée par un souci politique évident de propagande : peintures, dessins, photographies, gravures témoignent de sa médiatisation.
La lithographie, qui connaît alors un véritable âge d'or, recycle la peinture d'histoire ou la caricature. Figurent ici également les photographies de Roger Fenton, reportages n'excluant pas la mise en scène.
Autres sources visuelles, les couvertures de l'Illustrated News et de L'Illustration, et les étonnants dessins de Durand-Brager, réalisés parallèlement à ses photographies.
Sur le terrain les photographes peinent à saisir l'instant, mais leurs images préparent le travail des graveurs destiné à la presse illustrée qui, par sa diffusion massive, propose une alternative au tableau d'histoire.



L'événement spectacle
La conquête de l'air (1909-1911)
Commissaire : Thierry Gervais

Dès la traversée de la Manche par Louis Blériot en 1909, suivie le même été d'une série d'exploits aéronautiques, la photographie va rendre compte de la nouvelle épopée et la presse illustrée, notamment L'Illustration et La Vie au grand air, sera le relais et l'instigatrice d'une prolifération d'images. Les reportages font preuve d'innovation (voir le diaporama des images en plongée de Léon Gimpel) et accompagnent certaines mutations des médias (les mises en page de La Vie au grand air marquent le passage du journal illustré au magazine).

À phénomène nouveau, nouvelles méthodes de transmission, surtout lorsqu'il s'agit, comme ici, d'un basculement de l'ordre spatial.
La photographie, dans l'obligation de décrire des distances sans s'appuyer sur des repères terrestres et des habitudes visuelles, entre information et mise en scène spectaculaire, renouvelle son vocabulaire. Les cartes postales, comme les actualités Pathé-Gaumont, témoignent de ces mutations, conjointement à certaines évolutions de l'espace pictural (voir les esquisses de la Tour Eiffel de Robert Delaunay).




L'événement mondialisé
Le 11 septembre 2001
Commissaire : Clément Chéroux

Encore à vif dans nos mémoires, le 11 septembre est associé à un climax de la couverture médiatique, et le temps de diffusion des images des deux chocs et de l'effondrement des tours dépasse sans doute celui de n'importe quel autre événement. L'analyse statistique d'un corpus médiatique livre sans difficulté ses principales lignes directrices, exposées ici selon deux principes : d'une part les images elles-mêmes, couvertures de magazines et images télévisuelles en boucle, qui sont conformes à l'aspect répétitif de la représentation officielle ; d'autre part la reconstitution de l'exposition Here is New York, a Democracy of Photographs, organisée en 2002 et regroupant une sélection des innombrables photographies d'amateurs.
Sont présentées également une collection d'objets populaires fétichisant les faits, ainsi qu'une œuvre de Thomas Ruff, jpegny02 (2004), qui, par la photographie, inscrit l'événement dans l'art contemporain et l'histoire de la représentation.




L'événement comme mythe
Les congés payés (1936)
Commissaire : Marie Chominot

"Chaque fois que je suis sorti, que j'ai traversé la grande banlieue parisienne et que j'ai vu les routes couvertes de ces théories de “tacots”, de “motos”, de tandems, avec des couples d'ouvriers vêtus de “pull-over” assortis […], j'avais le sentiment que, malgré tout, par l'organisation du travail et du loisir, j'avais apporté une espèce d'embellie, d'éclaircie dans des vies difficiles, obscures" (Léon Blum).
Avec l'extension des congés payés au milieu ouvrier, votée en juillet 1936, on aborde un événement fabriqué, qui prend la forme d'un mythe et suscite la création d'une véritable "iconographie du bonheur". La démarche est étatique et concertée. Les premières vacances pour tous ont renouvelé les stéréotypes de la représentation du corps, désormais tourné vers le bien-être, principalement au travers de scènes de plages et de plein air pour la plupart publiées dans la presse (Vu, Regards, Voilà, etc).
Autres images des "vacances pour tous", les clichés réalisés par Henri Cartier-Bresson en 1938, dans un campement improvisé entre Juvisy et Corbeil-Essonnes montrent la réalité de ceux qui n'ont pas les moyens d'un grand dépaysement. Témoignant de l'impact du sujet sur des formes de représentation très diverses, on trouvera aussi La Partie de campagne (1953) de Fernand Léger, des photos d'amateurs, des bandes d'actualités de l'époque (Pathé-Gaumont et Ciné-Archives)…




L'histoire en direct
La chute du mur de Berlin (9 novembre1989)
Commissaires : Michel Poivert et Godehard Janzing

La spécificité de la chute du Mur est sans doute qu'elle fut mise en scène par ses acteurs mêmes, conscients de vivre et de constituer un véritable moment d'Histoire. En montrant l'importance des images emblématiques de la porte de Brandebourg, seuil de visibilité de la frontière qui s'abolissait entre deux mondes, cette partie de l'exposition montre comment la volonté de faire l'Histoire a privilégié les symboles dans la représentation des faits. Des photographies, en particulier celles des "Mauerspechte" ou "piverts" — surnom donné à tous ceux qui venaient prélever des fragments du Mur pour les conserver comme reliques ou les vendre —, des extraits d'actualités télévisées, des éditions spéciales de journaux, un tract, ou encore l'étonnant tableau de Mathias Koeppel, L'Ouverture du mur de Berlin (1996-1997) — qui évoque les grandes heures de la peinture d'histoire —, sont là pour témoigner de la diversité des formes de réification de la mémoire.


Les citations sont extraites du catalogue de la présente exposition
(coédition Hazan/éditions du Jeu de Paume)