Steichen, une épopée photographique





Commissaires de l'exposition :
Todd Brandow, William A. Ewing
et Nathalie Herschdorfer




Edward Steichen (1879-1973) est l'une des figures les plus prolifiques, les plus influentes et les plus controversées de l'histoire de la photographie. Novateur, il a confronté sa pratique, sans exclure aucun sujet ou aucun "genre", à de nombreux domaines, de la photographie de guerre à la photographie de mode, mais aussi à la publicité, au graphisme, à la typographie et à la direction artistique. Il a également été conservateur de la photographie au Museum of Modern Art de New York (MoMA) et commissaire d'expositions de photographie très populaires dont la grande fresque humaniste de 1955, "The Family of Man". Ce grand photographe a souvent franchi la frontière entre le domaine de l'art et les usages profanes du médium, soulevant de nombreuses questions sur la réception et les mutations de l'image photographique. "Steichen, une épopée photographique" est la première rétrospective posthume en Europe d'une œuvre considérable et dont on n'a pas encore épuisé les richesses : sont ainsi exposées ici, pour la première fois, des images de mode issues des archives Condé Nast.

Né au Luxembourg le 27 mars 1879, Eduard Jean Steichen a 18 mois lorsque ses parents émigrent aux États-Unis, à Milwaukee, dans le Wisconsin, pour des raisons économiques. Très tôt attiré par la peinture, d'une curiosité insatiable, Steichen achète son premier appareil photo à l'âge de 16 ans. Devenu apprenti lithographe, il pense à remplacer les gravures illustrant les manuels par ses photographies. Mais il explore également les potentiels formels du médium, et lorsque la revue de photographie d'Alfred Stieglitz, Camera Notes, organise un concours, il envoie trois prises de vue qui sont acceptées : c'est le début de sa carrière. Il a 21 ans, et devient citoyen américain sous le nom d'Edward Steichen.


1895-1914

En route pour Paris, Steichen s'arrête à New York où il rencontre Alfred Stieglitz, chef de file de l'avant-garde photographique. C'est le début d'une longue et houleuse relation. À Londres, il est engagé pour accrocher une exposition sur la nouvelle photographie américaine, dans laquelle figure son travail. À Paris, Steichen interrompt ses études de dessin, entreprend une série de portraits de Grands Hommes, et fait la connaissance d'Auguste Rodin dont il réalise un portrait salué par la critique.
En 1902, les photographies de Steichen sont refusées à la dernière minute au Salon du Champ-de-Mars. Un débat sur la photographie dans les beaux-arts s'ensuit dans la presse. Surnommé "l'enfant terrible de la photographie" mais artiste reconnu, Steichen part ouvrir un studio à New York. Là, il participe à la fondation de la Photo Secession, mouvement qui, selon Stieglitz, veut "faire sécession avec l'idée convenue de ce que constitue une photographie". Sa contribution à la revue Camera Work (1903-1917) du même Stieglitz est essentielle : il en conçoit la maquette, écrit des textes et devient le photographe le plus représenté de la revue. Steichen met les héliogravures sur papier Japon, avec leurs contours veloutés et leurs noirs profonds, au rang de tirages originaux. Camera Work cristallise un moment crucial du pictorialisme, mouvement qui veut s'en tenir aux qualités picturales de la photographie en privilégiant certaines manipulations tout en cherchant à faire entrer la photographie dans le monde des beaux-arts comme discipline à part entière. Enfin, en 1905, Steichen encourage Stieglitz à ouvrir dans son ancien appartement, au 291 de la Cinquième Avenue, "The Little Galleries of the Photo-Secession", qui deviendra la galerie 291.
Steichen regagne Paris en 1906 et, un an plus tard, assiste à la présentation par les frères Lumière de la plaque autochrome, nouveau procédé de photographie en couleurs. Autre évolution technique : Steichen utilise un appareil de poche pour ses premières photographies "documentaires", aux courses de Longchamp. Il rencontre Toulouse-Lautrec, Renoir, Manet, Cézanne, Matisse, Picasso, Brancusi ainsi que Rodin qui seront exposés à la galerie 291.
À partir de 1908, Steichen et sa famille passent l'été dans sa maison de Voulangis, près de Paris, où il peint et se consacre à l'horticulture jusqu'à la guerre. En 1914, il repart pour New York où Camera Work cesse de paraître et la Photo-Secession est dissoute.


1915-1922

En 1917, après une période difficile et une brouille avec Stieglitz, Steichen devient responsable de l'équipement photographique de l'armée de l'air américaine. Les contraintes techniques de la photographie aérienne militaire, la précision et l'objectivité imposées par la haute altitude, l'éloignent radicalement de l'esthétique pictorialiste. Après la guerre, Steichen retourne vivre seul à Voulangis pour ce qu'il nomme "un second apprentissage", et s'exerce à des compositions de plantes et d'objets. Mais en 1923, après son divorce, Steichen, ne pouvant vivre de sa peinture, part ouvrir un studio aux États-Unis.


1923-1937

À New York, Condé Nast lui offre le poste de photographe en chef de Vogue, pour la mode, et de Vanity Fair, pour les mondanités : acteurs, cinéastes, dramaturges, écrivains, athlètes, politiciens posent dans son studio. Steichen s'intéresse au format du magazine et conçoit ses prises de vue en fonction de leur rapport au texte dans la mise en pages.
À la même période, il explore la ville et les possibilités de compositions qu'elle offre. Et, pour renouveler les motifs textiles de la firme Stehli, Steichen photographie des objets insolites — des clous, du riz, des haricots, des boutons ou du fil — en plan rapproché, jouant sur l'éclairage. La répétition sur l'imprimé de l'image transposée du noir et blanc à la couleur, crée des motifs dynamiques et abstraits qui remportent un immense succès.
Dès son engagement chez Condé Nast, Steichen se voit offrir un contrat exclusif par l'agence de publicité J. Walter Thompson. Ses réclames paraissent régulièrement pendant les années 1920 et 1930 dans la presse illustrée.
Malgré les critiques de Stieglitz, Paul Strand ou Walker Evans qui désapprouvent publiquement son évolution, Steichen défend une photographie à la fois commerciale et créative. L'ère de la consommation est née. Avec l'essor des magazines, la force de conviction exceptionnelle du médium en fait l'instrument idéal du discours publicitaire.
Les modèles des grands couturiers — Worth, Poiret, Lelong, Lanvin, Chanel ou Schiaparelli — passent par le studio de Steichen. Adepte des lignes angulaires et des diagonales Art déco pour ses compositions, il maîtrise les poses, saisit la qualité du tissu, la coupe et les finitions pour que les vêtements soient représentés dans le moindre de détail. Mannequins, actrices et femmes de la haute société new-yorkaise posent pour lui, mais aucune n'égale sa muse, Marion Morehouse. Fait significatif : Steichen signe, dès 1923, ses images de mode alors que Condé Nast lui offre de rester anonyme pour préserver sa réputation d'artiste.


1938-1945

En 1938, Steichen se retire de la photographie commerciale. Installé dans sa ferme du Connecticut, Umpawaug, il reprend ses recherches en horticulture et se passionne pour les delphiniums. En 1936, le MoMA lui donne carte blanche pour huit jours : c'est sa première exposition personnelle dans ces murs, et la première exposition de fleurs dans un musée. La même année, il expérimente le reportage au Mexique avec un petit appareil 35 mm qu'il charge de films Kodachrome.
Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, Steichen a 60 ans et se porte volontaire. Avant d'intégrer la Navy en 1942, il réalise à la demande du MoMA, en 1941, une exposition destinée à encourager l'effort de guerre, "Road to Victory". Première d'une série d'expositions importantes qui voyagent dans le monde, elle marque l'entrée au musée de la photographie en tant que puissant médium de communication de masse. Puis Steichen forme une section photographique dans la Navy où il sélectionne les meilleures images prises par son équipe pour orienter la presse et les campagnes de recrutement — photographies qui constituent des archives considérables d'une importante valeur documentaire.


1947-1962

En 1946, Steichen est nommé directeur du département de photographie du MoMA, malgré certaines oppositions comme celle d'Ansel Adams qui lui reproche son adhésion à la fonction illustrative et commerciale de la photographie. Steichen organise quarante-six expositions qui circulent à travers les États-Unis, parfois en Europe et au Japon, et contrastent radicalement avec celles de son prédécesseur, Beaumont Newhall, et son approche historique et formaliste du médium. Après avoir organisé sa propre rétrospective en 1961, il prend sa retraite l'année suivante et retourne dans sa ferme du Connecticut. Là, il photographie et filme le Shad-Blow Tree, un arbre de son domaine, saison après saison, jusqu'à sa mort en 1973.

L'exposition "The Family of Man", résultat de trois années de recherches en Europe et aux États-Unis, est à l'origine destinée à promouvoir la solidarité entre les peuples par le rapprochement d'images du monde entier. Le visiteur se déplace dans une structure labyrinthique où le format des photographies varie sans cesse. Le propos est linéaire, suivant le cours de l'existence humaine, mais selon un cheminement circulaire : la vie est un cycle et les expériences sont universelles. Malgré les critiques, qui récusent la vision simpliste et sentimentale de Steichen, le succès est phénoménal. Après sa présentation à New York, en 1955, l'exposition circule sous différentes versions dans trente-huit pays. Plus de neuf millions de visiteurs l'auraient ainsi visitée jusqu'en 1962. Aujourd'hui, une version restaurée est installée de manière permanente au Château de Clervaux, au Luxembourg.