Petit Journal # 34 : Résonances I
Photographier après la guerre :
France-Allemagne, 1945-1955
Collections de la Médiathèque de l'architecture et du patrimoine
et du Museum Folkwang d'Essen





Avec le cycle d'expositions "Résonances",
le Jeu de Paume souhaite explorer de nouvelles façons
d'aborder l'histoire de la photographie, s'essayer à des timbres,
à des tons différents dans des registres narratifs autres.

Pour ce projet, fidèle à sa vocation d'analyse
des multiples phénomènes sociaux,
politiques, artistiques et culturels qui traversent
le vaste champ de l'image, le Jeu de Paume s'est associé
à la Médiathèque de l'architecture et du patrimoine de Paris.
Le but est bien sûr d'étudier, de comparer et d'apprécier
à leur juste valeur ses remarquables archives photographiques,
mais aussi de les confronter, avec un esprit ouvert et critique,
à d'autres collections et fonds internationaux.
Loin d'homogénéiser les discours sur l'histoire de la photographie,
"Résonances" propose d'en diversifier l'approche en identifiant
les points de discordance ou de tension.

L'invitation au dialogue, lancée par le Jeu de Paume
à des collections et des archives photographiques du monde entier,
vise ainsi à favoriser l'approche critique d'une histoire
complexe et commune, celle de nos relations
— parfois orageuses, parfois ingénues — avec l'image.




Pour cette première exposition, le Jeu de Paume a demandé à Ute Eskildsen, conservatrice de la Collection photographique du Museum Folkwang d'Essen, de lui soumettre un projet de collaboration entre ce fonds allemand, légendaire, et celui de la Médiathèque.

Il en résulte un regard croisé sur une part significative de la production réalisée entre 1945 et 1955 dans deux pays qui viennent alors de s'affronter dans une guerre qui a produit le plus grand trauma du siècle. Les images produites de chaque côté de la frontière ne sont pas homogènes — en particulier dans le rapport qu'elles entretiennent avec l'Histoire. Chacune d'entre elles — comme c'est le propre de toute représentation — renvoie à un moment et à un contexte donnés, mais la confrontation de ces images, dans l'espace de l'exposition, suscite de nouvelles interprétations et une démystification des croyances habituelles, ce qui autorise des rapprochements inédits que nous avons volontairement laissés ouverts à de nouvelles lectures.

Cet échange d'images semble en effet nous renvoyer à deux façons d'envisager la photographie, correspondant grosso modo à deux grands courants historiques de l'après-guerre, à savoir la photographie humaniste et la Subjektive Fotografie (photographie subjective). Apparue dans les années 1930, la photographie humaniste, fondée sur la croyance en la dignité inaliénable de l'être humain, connaît, avant un déclin progressif, un véritable engouement après guerre. Au cœur du paysage visuel des Français, elle participe à la reconstruction symbolique et morale du pays tout en témoignant des réalités sociales et culturelles de l'époque. Née en Allemagne à la fin de la Seconde Guerre mondiale, la Subjektive Fotografie, quant à elle, connaît une existence courte mais fulgurante, marquée par les trois expositions organisées par Otto Steinert en 1951, 1954 et 1958. À l'encontre de la photographie humaniste, et en réaction au carcan imposé par le nazisme, elle privilégie une démarche esthétique personnelle et valorise la vision de l'auteur, faisant en cela référence à la photographie des années 1920.
Ces courants, que l'histoire de la photographie définit traditionnellement comme antagoniques, sont ici mis en regard dans une perspective qui vise à élargir les horizons et faire dialoguer les points de vue sur les réalités d'une époque.

Face à l'éclatement du territoire géopolitique européen, au déclin des avant-gardes et au bouleversement culturel de l'Europe occidentale, les pratiques photographiques de l'époque oscillent entre repli sur soi et emportement. Beaucoup de ces photographes ont d'ailleurs flirté avec l'introspection, les pratiques commerciales et artistiques, ou le désir impérieux de se faire les témoins de leur temps.

Les photographes présents dans cette exposition s'intéressent ainsi à toute la gamme des "micro-pratiques", allant de la passion pour la forme à la célébration de l'autre. La sélection d'images s'articule autour d'individus dont l'approche de la photographie — qu'elle soit romantique, symboliste, utopique ou rhétorique — répond au besoin d'imprimer un sens au sujet historique, politique et culturel dans l'Europe de l'après-guerre. Un sujet dont la photographie se révèle déjà être un élément fondamental de connaissance et de contrôle. Il est malgré tout évident que la photographie de l'après-guerre européen s'avère bien plus riche et complexe que ce qui est présenté dans cette exposition, laquelle ouvre le débat en posant une question, malheureusement toujours actuelle, à savoir : comment photographier après la guerre ?


La Médiathèque de l'architecture et du patrimoine est une instance de conservation et d'inventaire de fonds photographiques au sein du ministère de la Culture et de la Communication. La collection dont elle a la charge est probablement l'une des plus importantes et des plus anciennes collections de phototypes (essentiellement des négatifs) d'Europe. Son origine remonte historiquement à la Mission héliographique de 1851, première commande photographique publique. Depuis cette date, les fonds ont été régulièrement enrichis grâce à des commandes photographiques publiques, des donations ou des acquisitions.

La collection du Museum Folkwang à Essen résulte de l'intégration en 1978 du corpus d'images réunies par le photographe Otto Steinert dès 1959, lorsqu'il est nommé professeur de photographie à la Folkwangschule für Gestaltung. Depuis son entrée au Museum Folkwang, la collection s'est enrichie dans une optique internationale, avec un intérêt particulier pour les années 1920, l'après-guerre et la période contemporaine.


Photographes présentés

Marcel Bovis (Nice, 1904-Antony, 1997)
Chargesheimer (Cologne, 1924-1972)
Denise Colomb (Paris, 1902-2004)
Roger Corbeau (Haguenau, 1908-Paris, 1995)
Heinz Hajek-Halke (Berlin, 1898-1983)
Lotte Jacobi (Thorn, 1896-Concord, New Hampshire, 1991)
Kurt Julius (Hanovre, 1909-Kirchheim, 1986)
Peter Keetman (Elberfeld, 1916-Marquartstein 2005)
Noël Le Boyer (Caen, 1883-Paris, 1967)
Thérèse Le Prat (Pantin, 1895-Paris,1966)
Willi Moegle (Stuttgart, 1897- Leinfelden, 1989)
Hilmar Pabel (Rawitsch, 1910-Rimsting am Chiemsee 2000)
Wolfgang Reisewitz (Lothringen, 1917)
René-Jacques (Phnom Penh, 1908-Montrouge, 2003)
August Sander (Herdorf, 1876-Cologne, 1964)
Otto Steinert (Sarrebruck, 1915-Essen, 1978)