Cyprien Gaillard Real Remnants of Fictive Wars part 5 2004 Credit photo : Ellen Treasure
|
Claire Jacquet Ton rapport au paysage s'envisage sur un mode interventionniste. Dans la série de films intitulée Real Remnants of Fictive Wars, tu y insères un élément perturbateur, provenant du déclenchement d'extincteurs qui libèrent une épaisse poudre blanche, de manière à produire une sorte de nuage vaporeux mais aussi une menace sourde. Ce geste place ton travail dans un entre-deux : entre des effets qui proviendraient d'une esthétique romantique et ceux qui relèveraient du vandalisme. Que mets-tu en place dans cet écart ?
Cyprien Gaillard Cet écart existe mais n'est pas immédiatement visible pour le spectateur. Chacun des films de la série Real Remnants of Fictive Wars présente un paysage vide, pour lequel j'ai effectué les repérages préalables en France ou à l'étranger, et dans lequel j'ai déterminé un cadre précis. Dans cette portion de paysage vient s'intégrer, d'une manière parfois presque naturelle, un nuage de fumée. Chaque film est tourné en 35 mm. Je pousse également la caméra à 32 images par seconde, créant ainsi un "vrai" ralenti qui accentue l'aspect fantastique de la fumée et donne au film un caractère fictionnel. C'est en ce sens que ces films n'ont pas le seul statut de film documentaire.
Mais tous ces efforts formels cachent une pratique plus subversive liée au vandalisme. En alliant rigueur de production et actes de destruction, ces films existent aussi comme une célébration de mes activités d'adolescent. Le spectateur est alors placé dans cet "entre-deux" dont tu parlais, entre la possibilité d'être séduit par la forme de l'œuvre et l'acceptation ou non de l'acte qui a généré cette œuvre, entre romantisme et vandalisme.
J'opère une double décontextualisation de cet objet qu'est l'extincteur. Ce n'est certes pas un objet écologique, mais ce n'est pas ce qu'on lui demande. Dans la réalité il a une utilité vitale, de lui dépend la vie ou la mort. Je le sors de son contexte urbain et je l'utilise de la manière la plus inutile qui soit et à des fins purement esthétiques.
Cette utilisation de l'extincteur et cette économie de moyens relèvent d'une sorte de Land Art de proximité (on trouve des extincteurs et des paysages partout) dont l'objectif serait de faire une action à l'échelle du paysage qui est en face de moi. Je ne vise ni le spectaculaire ni le divertissement mais une dimension qui met en danger un paysage sans le réduire à l'anecdote.
Chaque paysage que je filme est un cadre où le fait de produire une action vise à le sublimer, à en produire une altération qui soit une révélation du paysage lui-même ; le nuage arrive et disparaît, laissant derrière lui une trame qui fragilise le paysage et le révèle autrement. C'est aussi une manière de réactualiser le Land Art en passant par un vandalisme non autorisé et qui progressivement s'est "autorisé".
Je pense être moi-même dans un entre-deux : entre la pensée de Hubert Robert et celle de Robert Smithson. La ruine et ses qualités pittoresques sont des thèmes qui reviennent souvent dans mes travaux, l'idée qu'un paysage abîmé est plus beau qu'un paysage parfait. Diderot disait : "Il faut ruiner un palais pour en faire un objet d'intérêt" ; je partage pleinement cette idée de vandalisme révolutionnaire, qui fut explorée à l'époque par Hubert Robert, l'idée "ruiniste" selon laquelle il faut représenter un lieu détruit ou partiellement détruit pour le sublimer.
CJ Comment as-tu articulé le film Real Remnants of Fictive Wars avec la série de montage de polaroïds intitulée Geographical Analogies ainsi que le film Pentagone projeté sur la façade ?
CG Real Remnants of Fictive Wars fait plus référence au paysage pittoresque et révolutionnaire français alors que Geographical Analogies et Pentagone parlent de paysages plus contemporains, plus internationaux. Avec Geographical Analogies (#1 à #10), je crée des analogies entre différents paysages. Chaque œuvre présente une association de neuf polaroïds pris sur différents sites aux États-Unis, en France et au Royaume-Uni. Certaines analogies s'opèrent entre différents lieux situés dans la même ville, comme Geographical Analogies #5 avec des clichés réalisés à Meaux, en banlieue parisienne : on y voit une tour d'habitation s'effondrer et une autre sur le point d'être rasée ; on voit également au centre de l'œuvre une colline de gravas qui ne sont autre que les restes des différentes tours détruites au cours des cinq dernières années. Dans ce cas, Geographical Analogies est un état des lieux, proche d'une vérité scientifique, alors que dans d'autres cas les analogies sont bien plus subjectives (Geographical Analogies #8 associe les bunkers en ruine des plages de Berck-sur-Mer avec les traces d'érosion sur les falaises de la Vallée de la Mort en Californie). Ce système me permet de passer d'une représentation quasi scientifique d'un site à une représentation plus subjective.
Cependant, les paysages présentés conservent un point commun : ils sont tous (à différents degrés) des paysages entropiques. Chaque paysage présente un élément naturel (un cyprès à Los Angeles) ou architectural (une cité dans le Bronx), où les effets du temps sont perceptibles (le vent taille la forme des cyprès et l'humidité détruit les façades des tours d'habitation).
Chaque assemblage de polaroïds est réalisé sur une feuille incurvée, de telle sorte qu'ils pointent vers le haut, comme une formation géologique, à la manière de "cristaux". J'ai une approche archéologique de ces différents sites, je cherche à produire une œuvre qui parle plus du site lui-même que de son aspect graphique ou plastique (comme pourrait le faire un photographe).
Le film présenté sur la façade du Jeu de Paume site Concorde, Pentagone, est un ready-made vidéo pour lequel j'ai acheté pour un an les droits auprès d'une banque d'images, Getty Images. C'est un plan-séquence aérien de 24 secondes montrant le bâtiment à Washington dans une sorte de tournoiement qui révèle son étendue, en même temps qu'un jardin au centre du complexe architectural. L'inscription de ce bâtiment, de la forme d'un pentagone, m'évoque un non-site de Smithson, qui ainsi monumentalisé deviendrait site. L'image révèle le bâtiment avant sa destruction partielle, le 11 septembre 2001. Ce film est bien sûr un hommage à Smithson, mort en juillet 1971 dans un accident d'avion alors qu'il survolait le site de son dernier projet Amarillo Ramp, Texas. Les circonstances de ces deux crashs restent obscures, mais à chaque fois une partie du paysage a été détruite.
Le Pentagone encore intact sur la façade du Jeu de Paume, renvoie à la fumée du film Real Remnants of Fictive Wars, Part 5 et sa forme géométrique renvoie aux Geographical Analogies sous la forme d'un montage de polaroïds. L'exposition au Jeu de Paume, sur trois niveaux qui s'étagent à divers degrés, se conçoit ainsi comme une descente archéologique.
|