Récits : la place de la concorde entre nous !
Le mot de la directrice

À l’heure où j’écris ces lignes, la première rencontre entre Valérie Mréjen et Alec Soth n’a pas encore eu lieu. Ils devraient se croiser dans l’enceinte du Jeu de Paume lors du montage de leurs expositions respectives : "L’espace entre nous", celle d’Alec Soth, au premier étage, et "La place de la concorde", de Valérie Mréjen, au rez-de-chaussée. Chacun de ces artistes raconte des histoires.

Car Valérie Mréjen et Alec Soth appartiennent tous deux à la génération du "boom narratif" ou, ce qui revient au même, à celle de la production et de l’essor de la pensée narrative en tant que puissante machine à "formater les esprits", pour reprendre les termes de Christian Salmon . Or, non seulement ces nouvelles narrations se substituent progressivement aux grands récits idéologiques (historiques, politiques et religieux) autour desquels étaient organisées les différentes visions du monde, mais elles envahissent aussi, dans leur profusion, l’ensemble des domaines de l’existence, du mythe au geste, de l’intangible au visible.

D’un côté, on trouve ce que l’on pourrait appeler les "récits élargis", c’est-à-dire les histoires qui comprennent toute une variété de champs (par exemple la mondialisation, l’accroissement des marchés, la mise en réseau informatique, la biosphère, le pluriculturalisme) ou évoquent des grandes peurs (grippe aviaire, changement climatique, terrorisme, virus informatiques, etc.). De l’autre, il y a les "récits adaptés", des histoires fabriquées sur mesure (dans le monde de la politique, de l’amour, de la pub, du travail, de l’information, des loisirs, des croyances, de l’alimentation…) qui, d’une certaine façon, réalisent à une échelle réduite le glissement de sens opéré par les "récits élargis".

C’est dans ce contexte que bon nombre des pratiques artistiques contemporaines cherchent à explorer, à partir de différentes perspectives, le renversement des valeurs opéré par ces récits émergents. Les travaux de Mréjen et de Soth s’inscrivent également dans cette ligne.

Pour ces deux artistes, ce qui est raconté, proféré ou regardé ne doit pas forcément correspondre au sujet de l’histoire. La logique de leurs récits consiste justement à en désarticuler la logique, au bénéfice d’une certaine distance critique et de la réévaluation des valeurs transmises. Par exemple, la série d’images de couples en voyage de noces dans des motels proches des chutes du Niagara (Alec Soth), ou la litanie des phrases de rupture échangées par deux amoureux dans Capri (Valérie Mréjen) débordent l’une et l’autre le cadre de l’histoire racontée. C’est dans les fissures nées de ce dysfonctionnement qu’agit le renversement des valeurs liées aux paradis de la félicité (Niagara) ou aux rituels du désamour (Capri). En bref, des récits sur la fragilité des liens humains, sur les risques que comporte le fait de vivre ensemble ou séparément, analysés en termes de coûts et de bénéfices ainsi que le suggère Zygmunt Bauman.

Dans chacune des pièces formant l’exposition "L’espace entre nous", Alec Soth contourne la notion de document social. À ses yeux, la photo ne peut raconter d’histoires, mais simplement les suggérer. À l’instar des mots qui défilent, un vers après l’autre, dans un poème, les images de Soth ne consignent aucun fait, ne témoignent d’aucun événement, mais exsudent des sons, des lumières et des formes qui peuvent faire monter au ciel, ou tomber au sol. C’est la raison pour laquelle Soth lui-même rapproche davantage son travail de la littérature que du cinéma. La séquence d’images de Niagara, le montre bien. Un cliché renvoie à un autre qui évoque le précédent, en une sorte de rythme immanent, présent aussi bien dans les replis impétueux des chutes du Niagara que dans les étreintes passionnées des jeunes mariés qui se retrouvent traditionnellement à cet endroit. Rapprochement entre l’énergie débordante de la nature et les passions débridées des humains ? Évocation de la marchandisation du bonheur ? Les images de Soth sont tout cela, et sûrement bien plus encore.

Comme c’est le cas chez la plupart des grands photographes de l’école américaine (Walker Evans, Robert Frank, William Eggleston, et même Richard Avedon), les photos d’Alec Soth effleurent la surface des choses, mais elles ne sont pas ces choses, et encore moins leur essence. C’est ainsi que de l’expérience quotidienne, d’une rencontre fortuite ou d’un contact permanent avec les apparences naît le plaisir sensuel de présenter le monde, de le montrer d’une manière laconique pour en fin de compte bâtir du sens. Ses voyages le long du Mississippi et la série qui en a résulté illustrent bien le fait – au même titre que ses rencontres aux chutes du Niagara – que toutes ces images sont d’abord des voix, des regards et des sons : des éléments piochés à droite et à gauche, des sensations s’articulant les unes aux autres, qui ne deviendront des documents qu’après avoir été respirées et éprouvées.

Enfin, Dog Days, Bogotá est un album de photos-souvenirs sans mémoire. Alec Soth dédie à sa fille adoptive, Carmen Laura, une série de photographies réalisées durant les deux mois que sa femme et lui-même ont passés à Bogotá pour régler les formalités d’adoption. Des images délicates, choisies parmi celles qui pouvaient offrir, non plus une représentation fidèle de la ville, mais un héritage en forme de fiction, comme point de départ à un avenir dans lequel c’est Carmen Laura elle-même qui construira son propre récit.

Heureusement, il existe de multiples écarts entre la réalité et la fiction – et sans doute l’art réside-t-il dans la capacité à imprimer une valeur critique dans chacun d’eux. Les œuvres de Soth et de Mréjen se situent à différentes étapes d’un même parcours ; tandis que Soth flirte avec le registre réaliste pour créer des documents subjectifs, Mréjen demande à des acteurs de mettre en scène ses témoignages aussi implacables que neutres et anonymes. Toutefois, que ce soit chez l’un ou chez l’autre, la réalité n’est jamais remise en question mais simplement tenue à distance, précisément du fait de son insolente évidence.

L’écrivain et vidéaste Valérie Mréjen reconstitue des épisodes de la vie courante, dont elle souligne l’absurdité ou la stridence en demandant à des acteurs choisis soigneusement pour chaque film de jouer les scénarios subtils qu’elle écrit elle-même. Contrairement à d’autres artistes de sa génération qui réalisent des productions filmiques complexes, à mi-chemin entre l’installation et la sculpture (Eija-Liisa Ahtila, Doug Aitken, Stan Douglas, entre autres), les vidéos de Mréjen sont d’une simplicité étudiée. Des plans frontaux et fixes, un décor quasi inexistant, une temporalité linéaire et l’absence d’effets spéciaux confèrent à ses mises en scène une apparente légèreté.

Dans "La place de la concorde", Mréjen détourne l’adresse du Jeu de Paume pour pointer une récurrence de son travail. En effet, la plupart des personnages qui figurent dans ses films semblent en perpétuel désaccord, que ce soit avec les autres ou avec eux-mêmes. Des discordes apparemment banales mais qui, une fois isolées par l’habile bistouri de Mréjen, deviennent des parodies du comportement humain, des chroniques de la vie ordinaire avec lesquelles tôt ou tard, inévitablement, le spectateur sera amené à s’identifier. Impitoyable pour la fragilité de la condition humaine, Valérie Mréjen décortique les stéréotypes attachés à un groupe ou une situation donnés en vue de les isoler et de mettre au jour leur absurdité, et parfois leur nature délirante ou grotesque. Usant d’une formule scénique particulière – qui n’est pas sans rappeler des genres dramatiques plus traditionnels comme la saynète ou l’interlude – ces petits films cocasses jouent également sur la langue populaire et les échanges entre tradition et modernité.
Outre une vaste sélection de ses œuvres les plus connues, Valérie Mréjen présente ici cinq nouvelles pièces produites spécialement pour le Jeu de Paume. Dans l’une de celles-ci, Capri, évoquée plus haut, Mréjen oblige ses personnages – un homme et une femme – à rompre encore et encore, en jouant à chaque fois des couples différents dans une situation similaire. Des milliers de formules galvaudées, des centaines de reproches en boîte, d’orgueils blessés ou de revanches de dernière minute font la matière des récits de rupture amoureuse. Mréjen puise dans la littérature, le cinéma et son vécu personnel ces phrases, expressions ou mini-récits, qu’elle extrait pour les recycler plus tard dans ses œuvres.
Dans Ils respirent – autre film produit pour l’occasion –, l’artiste fait un clin d’œil à ses célèbres Portraits filmés, également projetés dans l’exposition. Il s’agit cette fois de monologues, dans lesquels les personnages établissent le jeu des relations interpersonnelles en passant par une voix off. Enfin, dans Voilà, c’est tout, un groupe d’élèves adolescents répond à des questions comme "Qu’est, selon toi, une vie réussie ?" ou "As-tu des modèles ?"

Ainsi, aussi bien les œuvres de Valérie Mréjen que celles d’Alec Soth agissent comme de petits coups de marteau, faisant ressortir, avec légèreté et subtilité, les impostures et les faiblesses de certains récits, sur lesquelles sont fondés quantité de préjugés et de conventions, de loyautés et de croyances.


Marta Gili
Directrice du Jeu de Paume
Février 2008
Traduit de l’espagnol par Sophie Gewinner