Petit Journal # 40 : "Alec Soth : l'espace entre nous"

Depuis sa sélection à la prestigieuse Biennale du Whitney à New-York et la parution de Sleeping by the Mississippi en 2004, suivie de celle de Niagara en 2006, Alec Soth bénéficie d’une reconnaissance internationale. Devenu photographe associé à l’agence Magnum en 2006, il s’inscrit pleinement dans le monde de l’art contemporain, ce qui ne l’empêche pas, par ailleurs, de réaliser ponctuellement des commandes et de se confronter à une temporalité réduite et à des sujets imposés, comme pour le Fashion Magazine édité par Magnum en 2006.
"L’espace entre nous", première exposition personnelle de l’artiste dans une institution française, est l’occasion de découvrir une œuvre qui, par son ancrage dans l’Amérique du quotidien, interroge deux des fonctions essentielles de la photographie : inventorier le réel et transfigurer le banal.


Né en 1969 à Minneapolis, où il vit et travaille actuellement, Alec Soth se destine initialement à la peinture, avant de s’intéresser au land art et de découvrir la photographie en documentant les œuvres qu’il réalise dans la nature. Entre 1989 et 1991, il suit au Sarah Lawrence College de Bronxville, New York, les cours de photographie de Joel Sternfeld, connu pour ses images réalisées à la chambre grand format qui documentent la manière dont l’ordre social se révèle à travers le paysage américain. Alec Soth développe alors un intérêt particulier pour la photographie américaine des années 1970 et les artistes qui, tels Robert Adams ou Bernd et Hilla Becher, ont participé à l’exposition "New Topographics", présentée en 1975 au Rochester International Museum of Photography, George Eastman House.

Cette exposition de référence, qui présentait différentes approches de la photographie de paysage — plus particulièrement du paysage modifié par l’homme —, a eu un impact durable dans son œuvre. Alec Soth opère en effet une relecture de la tradition photographique du paysage américain. Les séries qu’il réalise résultent de séjours prolongés dans des lieux dont il s’imprègne pour en restituer une vision personnelle. Soth parle de son œuvre comme d’un travail d’investigation poétique, et souligne l’importance de ces voyages guidés par la "liberté et les hasards heureux", en référence au road movie, présent en filigrane. Peu spectaculaires malgré leur taille, ses images, pour la plupart réalisées à la chambre avec des films 20 x 25, adoptent souvent un cadrage frontal. Elles associent à des contextes et des environnements banals des détails étranges ou des figures singulières. Les vues de paysage alternent ainsi avec des portraits de ses compatriotes perçus dans leur environnement privé, personnages familiers, mais qui semblent pourtant sortis de nulle part, offrant à l’objectif une forme de vulnérabilité.

Le titre de l’exposition, "L’espace entre nous", décrit ainsi ce flottement entre des êtres et le lieu où ils tentent de s’inscrire et d’inscrire leur trace, un interstice que Soth définit comme l’espace même de la photographie : "Je dis souvent que quand je réalise un portrait, je ne “capture” pas l’autre. Si la photographie représente quelque chose, c’est l’espace entre moi et le sujet".

Pour Niagara, série réalisée entre 2004 et 2005, Alec Soth a parcouru les environs des fameuses chutes, explorant les mythes qui leur sont liés. Perçues traditionnellement comme une métaphore de la sexualité, de la passion et du renouveau de l’amour, elles attirent de nombreux couples venus y passer leur lune de miel. Les photographies de Soth sont ainsi chargées de connotations affectives, les vues des chutes étant complétées par des portraits – des couples posant dans le plus simple appareil, des familles, une mère avec son bébé, une jeune mariée, etc. –, des motels en bord de route et des lettres d’amour. "Ils vécurent heureux…" : à travers l’objectif d’Alec Soth, ce vieil idéal, s’il semble encore structurer des existences, apparaît pourtant quelque peu fané, à l’image d’un paysage grandiose devenu ici simple décor.

Avec Sleeping by the Mississippi (1999-2002), Soth a créé, dans un état proche du rêve éveillé, une série d’images qui, sans jamais tracer de ligne narrative distincte, capture l’esprit qui imprègne les rives du plus long fleuve des États-Unis, berceau de l’histoire et de l’identité nationale du pays. Il nous montre des paysages qui semblent partagés entre une nature laissée à l’abandon et des marques de civilisation, des portraits où transparaissent les conditions politiques et économiques qui constituent la réalité de ses sujets, et des rituels – religieux ou séculiers, privés ou publics – dont il a été le témoin tout au long de son parcours.

Une sélection de portraits réalisés entre 1999 et 2007 permet de prendre la mesure d’un travail en cours, fruit d’une succession de rencontres et de commandes plutôt que série à part entière. À première vue, ces portraits n’ont rien en commun : on y trouve de parfaits inconnus ou des artistes tels William Eggleston ou Boris Mikhailov. Soth parvient chaque fois à capter les personnalités spécifiques de ses sujets tout en exposant subtilement les ressorts sociologiques sous-jacents, parvenant ainsi à atteindre, entre une âpre réalité et une profonde humanité, l’équilibre fragile qui caractérise son langage poétique et photographique.

En 2003, Alec Soth est parti en Colombie avec sa femme pour adopter une petite fille. Durant son séjour à Bogotá, il réalise un livre pour l’enfant et part ainsi à la recherche des signes de son histoire et de son héritage. Dans ce portrait de la ville et de ses habitants intitulé Dog Days, Bogotá, on perçoit des traces discrètes de violence et de démarcation : un revolver posé sur une table, un mur bordé de tessons de verre… La série tire son titre des photographies de chiens qui la ponctuent, et qui pour leur auteur, engagé dans le processus psychologiquement complexe de l’adoption, sont venues se substituer aux vues des enfants des rues.

L’exposition se termine avec les images réalisées entre janvier et mars 2007, soit l’équivalent d’une saison pour les professionnels de la mode, et destinées à illustrer le Fashion Magazine. Afin de répondre à cette commande initiée par l’agence Magnum, il choisit de mêler deux univers a priori opposés : la haute couture parisienne et le quotidien affiché du Minnesota.