Petit Journal # 39 : Valérie Mréjen
la place de la concorde

Diplômée de l’École d’arts de Cergy-Pontoise en 1994, Valérie Mréjen (née à Paris en 1969) a participé depuis à de nombreuses expositions. Son œuvre se situe à l’intersection de plusieurs territoires artistiques, entre littérature, cinéma et vidéo. À travers ces différents médias, l’artiste explore le langage et ses multiples possibilités, en s’inspirant d’histoires courtes et familières puisées dans son quotidien. Elle dessine ainsi sans complaisance et sans illusion une petite mécanique des relations humaines traversées par les malentendus et les lieux communs. "La place de la concorde" constitue la première exposition monographique de Valérie Mréjen dans une institution. Son titre fait à la fois référence à la situation géographique du Jeu de Paume et aux discordes ou malaises qui sont le sujet de nombreuses de ses œuvres. L’exposition, en plus d’une douzaine de ses premières vidéos, présente ses travaux les plus récents et propose quatre vidéos réalisées pour cette occasion, ainsi qu’une installation intitulée Je ne supporte pas, réunissant les réponses récoltées par l’artiste à la question "Qu’est-ce que vous ne supportez pas ?"


Dès la fin de ses études, Valérie Mréjen commence à éditer artisanalement des petits livres illustrés, aujourd’hui réunis dans un album pour enfants (Une dispute et autres embrouilles, PetitPOL, 2004). Elle a également publié chez Allia Mon grand-père (1999), suivi de L’Agrume (2001) et de Eau sauvage (2004), trois textes d’inspiration autobiographique (son grand-père, un ancien amant et son père en sont respectivement les sujets) qui restituent, à travers une écriture fragmentaire, la musique du langage familier.

Parallèlement, elle a réalisé depuis 1997 plus d’une vingtaine de courtes vidéos dont une sélection est présentée au Jeu de Paume. Ces saynètes prennent pour points de départ des situations banales, menus incidents et anecdotes parfois cruelles ou étranges. Cadrages fixes, décors épurés, mises en scène minimales et plans séquences en constituent le dispositif récurrent. Cette économie de moyens contribue à détacher ces sketches d’un contexte socioculturel et à préserver le sens et la lisibilité du lieu commun. Les textes rigoureusement écrits, inspirés de formules toutes faites ou de mots "trouvés" chez d’autres, sont énoncés avec distance par des comédiens et pointent ainsi les dysfonctionnements de nos échanges quotidiens en trahissant des situations d’insatisfaction, de non-dit ou de gêne. La vacuité de ces discours, devenus un liant tout préparé et mal ajusté, véritables dialogues de sourds, confère à ces œuvres une dimension absurde et tragi-comique.

Les vidéos, produites à l’occasion de l’exposition, s’inscrivent dans cette lignée tout en exacerbant ce processus. Capri donne ainsi à voir une scène de rupture à rebondissements entre un homme et une femme dont les prénoms changent au fur et à mesure. Composé de répliques tirées de films et de téléfilms, le dialogue n’est qu’une suite de stéréotypes comme : "Tu es belle quand tu t’énerves", ou encore : "Mais vas-y. Dis-le. Dis-le. Mais parle. Parle-moi. J’ai besoin que tu me parles". Les réparties des personnages ne s’enchaînent pas naturellement, comme si des "blancs" subsistaient entre elles, témoignant ainsi d’un malaise. Dans Ils respirent, des monologues en voix off se superposent à des portraits en plan fixe. Ils donnent consistance à ces blancs et abordent un registre différent, jusqu’au plan muet de l’une des comédiennes, Édith Scob.

Si le traitement des rapports humains dans l’œuvre de Valérie Mréjen peut susciter le rire ou la gêne, le point de vue de l’artiste n’est jamais méprisant. Elle décrit en effet les ressorts d’un trouble dont elle ne s’exclut pas : "Tous ces gens... Tous ces corps, ils respirent. Ils ont tous des choses à faire. Ils habitent quelque part. Toutes ces existences. Chaque nom, chaque histoire, tous ces souvenirs d’enfance. Les visages, les vies côte à côte. Les transports en commun, les concerts, les bureaux. Toutes ces langues que je ne comprends pas. Tous ces endroits où je n’irai jamais".

À l’occasion de la carte blanche confiée à Valérie Mréjen dans le cadre de la programmation cinéma, cinq films de l’artiste seront également présentés à l’auditorium du Jeu de Paume, dont La Défaite du rouge-gorge (2001), Pork and Milk (2004) – documentaire qui rassemble les témoignages de Juifs orthodoxes qui ont choisi de devenir laïcs – et Philippe, tourné pour la collection d’Arte "Tous Européens".



ŒUVRES PRÉSENTÉES

Bouvet/i>
1997 / 1’35’’ / vidéo / couleur / son
Un personnage filmé de face prend des nouvelles du spectateur en usant des formules d’usage.

Au revoir, merci, bonne journée
1997 / 1’50’’ / vidéo / couleur / son
Une dame au sourire carnassier répète inlassablement "Au revoir, merci, bonne journée".

Une noix
1997 / 1’43’’ / vidéo / couleur / son
Une fillette et une dame enregistrent une chanson.

Sympa
1998 / 1’10’’ / vidéo / couleur / son
Une jeune femme raconte sa soirée de la veille.

Anne et Manuel
1998 / 2’15’’ / vidéo / couleur / son
Un couple prend l’apéritif autour d’un guéridon.

Jocelyne
1998 / 2’10’’ / vidéo / couleur / son
Une jeune femme raconte une nuit d’amour.

Le Projet
1999 / 1’54’’ / vidéo / couleur / son
Trois amies se réunissent pour une séance de travail.

Il a fait beau
1999 / 4’ / vidéo / couleur / son
Un homme qui rentre de vacances raconte son séjour.

Des larmes de sang
2000 / 2’ / vidéo / couleur / son
Une femme assise sur un canapé se plaint du comportement de son mari.

Le Goûter
2000 / 4’03’’ / vidéo / couleur / son
Une jeune femme reçoit des amis pour le thé.

Titi ou les kiwis
2000 / 1’27’’ / vidéo / couleur / son
Un couple discute derrière une table.

Blue Bar
2000 / 2’47’’ / vidéo / couleur / son
Des connaissances se croisent au cours d’un vernissage.

Portraits filmés
2002 / 3’30’’ / vidéo / couleur / son
"Dans la série Portraits filmés, j’ai demandé à des amis ou à des connaissances de raconter un souvenir : récent, ancien, marquant ou anodin, un souvenir qui ait pour eux un sens particulier. Assis face à la caméra, chacun fait le récit de son histoire."

Eau sauvage
2004 / texte publié aux éditions Allia
enregistrements de deux extraits d’Eau sauvage lus par Lise Lamétrie (2’45’’) et Frédéric Pierrot (4’12’’)

Capri
2008 / 6’ / vidéo / couleur / son
Dans un salon, un couple se querelle.

Ils respirent
2008 / 7’ / vidéo / couleur / son
Une série de visages aux regards lointains, absorbés. En voix off, les pensées de chacun.

Voilà c’est tout
2008 / 5’50’’ / vidéo / couleur / son
Filmés dans le lycée Guy-de-Maupassant à Colombes et le lycée Saint-Sulpice à Paris, des élèves répondent à un questionnaire sur leur vie, leur avenir et leurs sentiments.

Hors saison
2008 / 2’ / vidéo / couleur / son
Sur un diaporama de cartes postales d’hôtel, un narrateur raconte son séjour.

Je ne supporte pas
2008 / installation
Une liste des choses que les personnes interrogées pour l’occasion, amis et connaissances, ne peuvent pas supporter.



FILMS PRÉSENTÉS DANS L'AUDITORIUM

La Défaite du rouge-gorge
2001 / 23’ / 35 mm / couleur / son

Chamonix
2002 / 13’ / 35 mm / couleur / son

Pork and Milk
2004 / 52’ / 35 mm / couleur / son

Dieu
2004 / 11’ 30’’ / vidéo / couleur / son

Philippe
2008 / 26’ / vidéo / couleur / son
Réalisé dans le cadre de la collection d‘Arte, "Tous Européens".