Petit Journal #44 : L’Art de Lee Miller
21 octobre 2008 – 4 janvier 2009





Commissaire de l’exposition : Mark Haworth-Booth




Lee Miller est un personnage mythique du XXe siècle. Renommée pour sa beauté comme pour la liberté de son existence, elle a aussi laissé une trace fulgurante dans l’art de son temps. La présente exposition a pour objectif d’éclairer cette trajectoire, souvent occultée par l’image que Lee Miller a laissé dans l’œuvre des autres. Très tôt, en effet, cette femme indépendante et déterminée s’est consacrée à une pratique artistique de la photographie. Elle a exploré presque tous les aspects de ce médium au long d’une carrière qu’il s’agit ici de redécouvrir, des expérimentations surréalistes aux reportages de mode, des photos de ses voyages en Égypte à celles réalisées pendant la Seconde Guerre mondiale et à la Libération. Cette exposition, première de cette envergure en France, avec quelque 140 tirages, offre une rétrospective aussi complète que possible de l’œuvre photographique de cette créatrice énigmatique, qui fut tour à tour mannequin, modèle, compagne et assistante de Man Ray, égérie des surréalistes, correspondante de guerre…


les débuts de Lee Miller
1927-1932

Née en 1907 à Poughkeepsie, dans l’État de New York, Elisabeth Miller a d’abord été photographiée par son père, photographe amateur.
À New York, en 1927, elle devient très rapidement mannequin vedette de Vogue sous les objectifs de Horst P. Horst, George Hoyningen-Huene ou Edward Steichen. À l’été 1929, Lee Miller s’installe à Paris, rencontre Man Ray dont elle fait immédiatement la conquête et devient à la fois l’émule, le modèle et la compagne, avant d’atteindre le statut d’une vraie partenaire.
Elle continue alors à poser tout en s’initiant aux techniques de la photographie, occupant parfois les deux côtés de l’objectif pour les images de mode. L’influence du surréalisme la conduit à expérimenter la solarisation, procédé mis au point et popularisé par Man Ray, comme dans le Portrait solarisé d’une inconnue de 1930. En 1931, elle interprète les rôles de la bouche, de la sculpture, et du destin qui joue aux cartes dans Le Sang d’un poète, le film de Jean Cocteau.


la période new-yorkaise
1932-1934

En 1932, Lee Miller quitte Man Ray. À son arrivée à New York, en octobre, elle déclare à un journaliste qu’elle préfère "prendre une photo qu’en être une", ajoutant qu’elle trouve du plaisir à la photographie et que ce mode d’expression est adapté "au rythme et à l’esprit de l’époque". En association avec son jeune frère Erik, lui-même photographe, elle crée le studio Lee Miller au 8  East 48 th Street. Leur clientèle : Vogue, des agences de publicité, mais aussi des maisons de mode ou de cosmétiques… Lee Miller accepte également des commandes de portraits pour la Warner Brothers et pour des compagnies de théâtre et travaille pour Creative Art, dont le comité éditorial comprend à l’époque Alfred Stieglitz. Elle fait alors partie de la nouvelle vague des photographes de talent, et va bientôt gagner encore en notoriété grâce au galeriste Julien Levy qui présente, en janvier 1933, la première exposition personnelle de Lee Miller, dans sa galerie située à New York, 602 Madison Avenue.


les voyages des années 1930
1934-1939

En juillet 1934, Lee Miller épouse, à New York, Aziz Eloui Bey, riche fonctionnaire égyptien, et embarque pour Le Caire. Même si, dans un premier temps, sa vie en Égypte est une occasion de prendre ses distances avec la photographie, petit à petit le désir réapparaît et elle enregistre différents aspects de ce pays, au quotidien et au cours des excursions plus aventureuses qu’elle organise. Elle s’essaie à la photographie de paysage et retrouve un ton onirique dans ses images du désert comme le fameux Portrait de l’espace de 1937.
Au début de l’été 1937, Lee Miller s’ennuie et revient séjourner à Paris, où elle reprend contact avec l’avant-garde parisienne. Man Ray, Dora Maar, Eileen Agar, Max Ernst, Dorothea Tanning, Picasso raniment son imagination et sa créativité. Elle y rencontre aussi le peintre surréaliste britannique Roland Penrose. L’année suivante, Lee Miller prendra de multiples photos lors d’un voyage effectué en Roumanie en compagnie de Penrose et du musicologue Hari Brauner.


la Seconde Guerre mondiale
1939-1945

Lee Miller quitte son mari et l’Égypte et, en juin 1939, s’installe à Londres où elle rejoint Roland Penrose. Pendant quatre années, elle collabore à Brogue, l’édition britannique de Vogue, où elle est engagée en janvier 1940. En décembre 1942, elle obtient son accréditation de l’US Army pour Brogue et en septembre 1944, elle réalise son premier reportage en tant que correspondante de guerre sur le travail des infirmiers lors du débarquement en Normandie. Suivent des images de Paris libéré, de Saint-Malo où les Allemands se sont retranchés dans la citadelle, puis, en 1945, de la campagne d’Alsace et de la chute du IIIe Reich. Ses clichés de la libération des camps de concentration de Buchenwald et Dachau, publiés dans l’édition américaine de Vogue en juin 1945, font date. La fameuse photographie de Lee Miller dans la baignoire d’Hitler, réalisée par David E. Sherman, côtoie des images des camps difficilement soutenables. Seule femme photoreporter présente dans les zones de combats, elle fait face à la vision de l’horreur.


l’après-guerre
1946-1977

Lee Miller rentre à Londres, retrouve Roland Penrose qu’elle épouse en mai 1947, et donne la même année naissance à leur fils, Antony. Elle continue à travailler pour Brogue, mais la photographie de mode ne parvient plus vraiment à la stimuler. Par ailleurs, elle contribue aux biographies que son mari consacre à Picasso, Man Ray et Tàpies et réalise alors quelques-uns des plus beaux portraits d’artistes de cette période.
En 1949, elle s’installe avec Roland Penrose à Farley Farm, dans le Sussex, où tous deux reçoivent de très nombreux amis et artistes. En 1953, Lee Miller met un terme à sa carrière de photographe, en publiant dans Vogue « Working Guests », un reportage réalisé dans sa propriété montrant ses invités occupés à des tâches ménagères ou au jardin.


les Archives Lee Miller

Lorsque Lee Miller s’éteint, en 1977, un grand nombre de ses images sont alors perdues ou inaccessibles, la photographe étant presque oubliée des historiens d’art au profit de l’égérie et modèle. Antony Penrose découvre après la mort de sa mère les détails de cette vie hors du commun et exhume des négatifs rangés dans de vieilles malles. Il crée en 1980 les Archives Lee Miller, publie plusieurs ouvrages, organise des expositions qui suscitent à leur tour recherches et travaux. La présente exposition est l’occasion d’apporter un éclairage sur les différentes facettes de cette œuvre étonnante, gardée longtemps sous silence par son auteur elle-même.