Petit Journal # 42 : "Richard Avedon. Photographies 1946-2004"





Exposition présentée
du 1er juillet au 28 septembre 2008
et organisée par le Louisiana Museum of Modern Art (Danemark),
en collaboration avec the Richard Avedon Foundation (États-Unis).

Cette exposition reçoit le soutien de la Manufacture Jaeger-LeCoultre.

Remerciements à l'Hôtel Renaissance Paris Vendôme.

En partenariat avec À Nous Paris, Blast, Le Figaro, FIP,
Paris Première, Vogue, Vogue Hommes et Télérama.


Commissaires de l’exposition :
Helle Crenzien, conservatrice du Louisiana Museum,
et Marta Gili, directrice du Jeu de Paume.




"Un portrait n’est pas une ressemblance. Dès lors qu’une émotion ou qu’un fait est traduit en photo, il cesse d’être un fait pour devenir une opinion. L’inexactitude n’existe pas en photographie. Toutes les photos sont exactes. Aucune d’elles n’est la vérité."

Richard Avedon




Richard Avedon, né le 15 mai 1923 à New York, dans une famille juive d’origine russe, est l’un des très rares artistes à avoir débuté dans la photographie "non sérieuse", puis à avoir effectué le grand saut en direction de la photographie "sérieuse", où il a su s’imposer. Les rétrospectives qui lui ont été consacrées depuis les années 1960 par les plus grandes institutions ont souvent eu la mode pour thème central.
L’exposition " Richard Avedon : photographies 1946-2004" se propose de revenir sur l’ensemble de sa carrière. Quelque deux cent cinquante photos sont ainsi présentées, parmi lesquelles on retrouve les paillettes du milieu de la mode parisien dans les années 1950, mais aussi les portraits de célébrités (écrivains, acteurs, musiciens ou artistes) ou d’inconnus. D’abord présentée à Humlebæk et à Milan, l’exposition, pour sa venue à Paris, est complétée par une large sélection de photographies de In the American West, série clé dans l’itinéraire artistique d’Avedon. Indépendamment de la quantité ou de l’époque de toutes ces images, un point commun demeure : le portrait. Reportages, instantanés, photos de mode : Avedon signe des portraits – instants d’une performance, subtilement fixés par l’objectif et témoignant d’une empathie, d’une responsabilité partagée avec ses sujets. Plutôt que de les représenter d’un point de vue arbitraire, Avedon s’efforce d’en révéler les différentes facettes. Si une photographie est par nature "fidèle", il prouve qu’elle peut montrer plus que la simple réalité superficielle.


LES DÉBUTS

Avedon s’engage à 19 ans dans la marine marchande où, deux ans durant, il réalise les photos d’identité des hommes d’équipage. Immédiatement après, il commence à travailler comme photographe publicitaire pour un grand magasin. Il est rapidement repéré par le légendaire Alexey Brodovitch, alors directeur artistique du magazine de mode Harper’s Bazaar. En 1946, Avedon ouvre son propre studio et travaille pour différents magazines, notamment Life et Harper’s Bazaar, dont il devient bientôt le photographe principal – position qu’il conserve jusqu’en 1966, date à laquelle il passe chez Vogue. Sous son regard vif et passionné, la photo de mode, monotone et compassée, acquiert un dynamisme tout à fait novateur pour l’époque.
En 1946, Avedon se rend pour la première fois à Paris – la ville de la mode par excellence. La stratégie des magazines est alors de perpétuer le glamour d’avant-guerre et les mannequins évoquent des statues de style Art déco – simples "portemanteaux"» sur lesquels sont accrochées des "créations". Inspiré par Martin Munkacsi, Avedon redonne vie et mouvement à ces statues sans âme – et par voie de conséquence, à l’expérience photographique elle-même. Avedon ne photographie pas seulement des mannequins, il crée une image.


PORTRAITS

Dans Andy Warhol and members of The Factory (Andy Warhol et les membres de la Factory, 1969), nous voyons un groupe de personnes plutôt débraillées – et plus ou moins vêtues — que le photographe paraît avoir guetté et saisi dans son objectif au bon moment. À y regarder de plus près, la réalité est tout autre. L’image s’offre comme un tableau complexe dont Avedon contrôle le moindre détail. Mise en scène, elle propose une esthétique du mouvement dont la dimension improvisée est soutenue par un professionnalisme exacerbé et une volonté de maîtrise.
La Factory d’Andy Warhol représente la quintessence de la révolution sexuelle et artistique de la fin des années 1960, et pour Avedon, New York et son milieu culturel sont devenus une source inépuisable d’inspiration. Réaliser le portrait de personnalités habituées à tenir un rôle, a constitué pour lui un véritable défi. Devenu très tôt le photographe (extrêmement bien rémunéré) de la haute société, il n’a pourtant jamais cherché à plaire — bien au contraire. Tous ces acteurs officieux que sont les artistes, les compositeurs ou les écrivains sont également soumis à ce regard pénétrant qui parvient à capturer plusieurs facettes d’un même être et à les révéler simultanément en un seul et unique portrait. Le fond blanc épure la composition : seule demeure l’interprétation clinique, psychologique, de cette créature complexe qu’est tout être humain — interprétation qu’Avedon propose conjointement avec le "modèle".
Parmi les œuvres les plus révélatrices de cette approche figure la série des portraits de son père, réalisés entre 1969 et 1973, alors que celui-ci est rongé par un cancer. Cet ensemble, loin de prétendre capter à jamais la personnalité de l’être cher, est un memento mori qui, sur un mode aussi émotif qu’implacable, témoigne du rôle qu’Avedon assigne à la photographie : enregistrer la surface des choses ou — ce qui revient au même — l’empreinte de la survie.


IN THE AMERICAN WEST

"Mon sujet n’est pas l’Ouest ; j’aurais pu faire ces photos en n’importe quel lieu du monde. Ces portraits parlent des gens, comme tout ce que je fais. Peu importe l’Ouest."

Richard Avedon


Explorant la "profondeur de la surface", les portraits d’Avedon doivent leur intensité non à une dislocation entre le "vrai" et le "faux", entre l’authenticité et le faire-semblant, mais plutôt à la perplexité fondamentale du modèle quant à l’image qu’il a ou qu’il donne de lui-même, comme le montre la série In the American West, fruit d’une commande du Amon Carter Museum de Fort Worth, au Texas. De 1979 à 1984, Avedon sillonne l’Ouest américain, qui subit alors une grave récession économique. Chemin faisant, il centre son attention sur des lieux bien précis : ranchs, mines de charbon, foires aux bestiaux, abattoirs, relais routiers… Il réalise le portrait de sans-abri, d’ouvriers agricoles, de mineurs, de serveuses, etc., coupés de l’environnement qui est habituellement le leur. L’idée est de faire entrer les exclus et les défavorisés dans la tradition du portrait, de placer les faibles là où l’on représente ordinairement les puissants. Pour ce faire, Avedon utilise, comme pour ses portraits de célébrités, la chambre, le fond neutre et l’éclairage — soit les éléments qui composent son style, immédiatement reconnaissable. En revanche, les photos de In the American West n’ont pas été prises en studio mais à la lumière du jour, devant un simple fond de papier blanc accroché au flanc d’un camion.
Il en résulte des clichés sans concession, dans lesquels Avedon a su mettre en scène la lutte quotidienne pour la vie et le déclin d’un système de valeurs traditionnellement associées à l’Ouest américain. Empreints d’humanisme et d’une grande sobriété, ces portraits grandeur nature d’Américains anonymes, issus des couches les plus défavorisées de la société, sont immédiatement devenus un classique de l’histoire de la photographie.