Petit Journal #45 : Jordi Colomer
21 octobre 2008 – 4 janvier 2009





Jordi Colomer est né à Barcelone en 1962. Il commence sa formation artistique au début des années 1980 à l’EINA, école d’art et de design de Barcelone, où il suit différents séminaires dont celui de "scénographie des fêtes". Il poursuit ses études à la Faculté d’histoire de l’art et participe à la création du magazine Artics comme graphiste et rédacteur, avant d’entrer à l’École d’architecture de Barcelone. Parallèlement à l’urbanisme, son intérêt se développe également pour le théâtre moderne et contemporain. La pratique artistique permet à Colomer de concilier la diversité de ses préoccupations. En 1986 a lieu, sous le titre "Prototips Ideals", sa première exposition à la Fondation Joan Miró de Barcelone, où il montre des sculptures créées à partir de maquettes d’architecture détournées.
Entre 1991 et 1994, il réside pour la première fois à Paris, où il poursuit ses recherches. Dans son exposition "Alta Comèdia" à Tarragone, en 1993, il commence à associer sculpture, décor théâtral et éléments d’architecture à l’échelle 1. Il collabore parallèlement en tant que scénographe à des mises en scène de pièces de Samuel Beckett, Valère Novarina, Joan Brossa ou d’un opéra de Robert Ashley. En 1997, il présente au Musée d’art contemporain de Barcelone, dans une salle de projection spécifiquement conçue, Simo, sa première vidéo. Ce médium va désormais lui permettre de mettre en œuvre différents régimes narratifs et d’opérer des rapprochements entre divers types d’espaces. Suivent ainsi Pianito (1999), Les Jumelles (2000) et enfin Le Dortoir (2001), qui clôt cette période de travail sur le plateau de cinéma, où les décors déterminent entièrement le comportement des personnages. Le travail de Colomer, revenu s’installer à Paris en 2001, entre alors dans une nouvelle phase marquée par les voyages. Il réalise ainsi Anarchitekton (2002-2004), qui s’inscrit dans plusieurs villes du monde (Barcelone, Bucarest, Brasilia et Osaka), Arabian Stars (2005), Cinecito (2006) et En la Pampa (2007-2008), tournées respectivement au Yémen, à La Havane et dans le désert chilien d’Atacama.


Cinecito La Habana (Eddy)

Dans Cinecito La Habana (Eddy) [Petit Cinéma La Havane (Eddy), 2006], filmée à La Havane à la sortie d’un cinéma, la narration bascule hors de la salle de projection. Un personnage, Eddy, s’approche de la caméra et commence un récit dont le spectateur ne retient que des gestes. Les images fixes et muettes ne diront rien sinon, dans leur enchaînement, le désir d’être vu et écouté. Cette vidéo, qui accueille le visiteur en haut de l’escalier du Jeu de Paume, est une forme de cinéma primitif à l’opposé de tout naturalisme, procédé que Colomer reprend dans plusieurs pièces.


Babelkamer

Le titre de cette installation, tiré du néerlandais "babbelziek kamer " (littéralement : "chambre bavarde"), évoque un espace où les discussions et les récits circulent en permanence. Deux dispositifs de projection sont présentés dans une même salle : d’un côté, une roulotte tapissée de rouge, avec des sièges disposés face à face. À l’intérieur, un film en noir et blanc est diffusé sur deux petits écrans plasma. Il s’agit d’Aurore, poème cinématographique réalisé par F. W. Murnau en 1927, qui marque la fin des grandes productions de cinéma muet et annonce le règne du film parlant. Pendant trois jours, cette même roulotte, installée dans un centre commercial à Bruxelles, a été le lieu de rencontre de plusieurs duos de sourds-muets. Sur deux grands écrans plasma situés en face de la roulotte, on assiste ainsi à la conversation qui a eu lieu entre Ingrid, francophone, et Sophie, néerlandophone. En même temps que leur échange était enregistré, des sous-titres dans les deux langues étaient insérés en temps réel par des traducteurs. L’ensemble du dispositif donne lieu à une superposition de langues et de langages et suggère l’idée d’une Babel muette. En mettant en avant le contraste entre fiction et émotion réelle, il interroge la possibilité de traduction des sentiments et le rapport qu’ils entretiennent au silence.


Les Villes

Les Villes (2002) se présente également comme une double projection, échappant ainsi aux formes de narration traditionnelles. Deux écrans diffusent une séquence trompeusement similaire. Sur l’un, une jeune femme en pyjama est suspendue à une corniche et finit par tomber dans le vide. Sur l’autre, le même personnage parvient à atteindre une fenêtre. En arrière-plan, des jeux de cubes en constant mouvement figurent les mutations d’une ville abstraite, évoquant par là les Architectones de Kasimir Malevitch et les animations de Hans Richter. Colomer rejoue ici une situation typique du premier cinéma comique : la géométrie et l’échelle de la métropole soumettent l’individu à des situations de danger impersonnel et quotidien (on peut penser aux films de Harold Lloyd ou du Mexicain Cantinflas). Deux dénouements nous sont proposés pour une même situation de façon simultanée.


En la Pampa

L’étrangeté est sans doute l’un des premiers moteurs narratifs de En la Pampa (2007-2008), fiction divisée en cinq épisodes autonomes diffusés en boucle. Sur le modèle du road movie, un couple se livre dans le désert d’Atacama, au nord du Chili, à des occupations et à des discussions capricieuses et énigmatiques. "L’errance en rase campagne est évidemment déprimante" : en s’appuyant sur cette citation de Guy Debord, En la Pampa fonctionne par accumulation d’instants sans lien fonctionnel ni articulation narrative. La conception du temps, ni chronologique ni logique, reflète ici la relation décousue entre un homme et une femme. Le grand décor vide qu’est la pampa devient, par la présence de ce jeune couple, une vaste scène de théâtre.


Anarchitekton / Papamóvil / Père Coco

Une série de performances photographiées dans diverses grandes villes du monde est à l’origine d’Anarchitekton (2002-2004). Ce terme est une contraction entre architekton (mot grec signifiant architecte et urbaniste), et Anarchitecture, groupe fondé par l’artiste américain Gordon Matta-Clark. Il fait également référence aux Architectones, nom donné par Kasimir Malevitch à ses modèles en plâtre d’architecture formelle dégagée de toute préoccupation fonctionnelle. Un personnage nommé Idroj Sanicne (Jordi Encinas à l’envers), double imaginaire de l’artiste, manifeste seul. En guise de banderole et de slogan, il brandit, dans les villes de Barcelone, Brasilia, Bucarest et Osaka, les modèles réduits de bâtiments emblématiques de l’urbanisation moderniste. S’agit-il d’une revendication ou d’une position critique ? Colomer laisse planer le doute, mais le renversement des échelles spatiales, renforcé par l’exposition des maquettes qui ont servi au cours des différentes performances, invite au questionnement de la place que nous occupons dans la ville, et de nos rapports avec l’architecture et le monument.
Papamóvil (Papamobile, 2005-2008) joue aussi sur la question du changement d’échelle et exploite l’effet de reconnaissance immédiate du célèbre véhicule. Cette voiture, spécialement aménagée pour les tournées populaires du pape, est devenue une étrange icône contemporaine. Elle est présentée ici en modèle réduit, comme un prototype dégagé de toute anecdote, au milieu d’une rue à Barcelone. Colomer prend en rafale des photos des passants, qui se montrent tantôt étonnés, tantôt indifférents, composant ainsi un portrait, fragmentaire et hétérogène, de la ville et de ses habitants.
Le titre Père Coco et quelques objets perdus en 2001 (2002) évoque un personnage hybride tenant du Père Noël et du "Coco", le croquemitaine espagnol. Dans cette vidéo, conçue comme une séquence d’images fixes, ce Père Coco erre dans les rues de Saint-Nazaire, ramasse des objets abandonnés et en remplit un grand sac noir. Ces objets ont été empruntés par Colomer au Bureau des objets trouvés de Saint-Nazaire. Ils trouvent ici une nouvelle existence à travers ce processus de réactivation qui confère à la pièce l’allure d’une fable urbaine.


2 Av / Escenita (Tocopilla) / Pozo Almonte

2 Av (2007) présente une succession d’images extraites d’un long travelling sur une cité ouvrière et ses maisons construites à l’identique. Les aménagements domestiques singuliers, les occupations particulières des habitants ou des faits anecdotiques comme le passage d’une fanfare, permettent de saisir un quotidien monotone tout en introduisant des variations dans sa continuité.
Le travail photographique de Jordi Colomer se situe de même dans une démarche proche de l’investigation et du classement topographique. Escenita (Tocopilla) [Petite Scène (Tocopilla), 2008] rappelle l’intérêt de l’artiste à interroger les limites entre architecture éphémère et décor "illusioniste", entre les dispositifs festifs et leur caractère temporel.
Dans la série Pozo Almonte (2008), les monuments funéraires d’une ville minière, au milieu du désert chilien, témoignent d’une architecture sans architecte. Les matériaux bigarrés et la diversité typologique de ces constructions sont l’expression d’une inventivité collective qui se manifeste en dépit d’une réelle pénurie de moyens, produisant des objets à l’esthétique singulière.


Simo

La première installation vidéo de Jordi Colomer, Simo (1997), peut être vue comme un manifeste d’opposition à l’idée architecturale d’un module unique et universel. On pense bien entendu au Modulor du Corbusier, le système de mesure basé sur les proportions du corps humain à partir duquel il déterminait l’échelle de ses lieux d’habitation. La caméra opère un mouvement de balancier de l’extérieur vers l’intérieur d’une pièce et suit le personnage principal, Simo, incarné par l’actrice Pilar Rebollar. Celle-ci transforme cet espace vide en un amoncellement chaotique d’objets (chaussures, pots de confiture, maquettes…), évoquant par là une sorte d’orgie festive. Le mouvement pendulaire de la caméra met en relief le contraste entre espace intime et espace social. Toujours en manque, en décalage ou en excès, ce corps exclu des normes semble trouver son énergie en les refusant.