Petit Journal # 51 : Paris, capitale photographique 1920-1940
collection Christian Bouqueret

Première exposition d’une collection privée à l’Hôtel de Sully, la collection de Christian Bouqueret, au-delà du récit personnel et subjectif qui est le sien, offre un exceptionnel panorama sur une période très riche de l’histoire de la photographie.

À la fois collectionneur, historien de la photographie, commissaire d’exposition, éditeur et marchand, Christian Bouqueret s’est en effet intéressé, depuis la fin des années 1970, à l’esthétique encore mal connue du Paris de l’entre-deux-guerres. Passionné par les aspects formels, les thématiques récurrentes et les données historiques de cette époque, il a rassemblé pendant plus de trente ans un fabuleux corpus d’images révélant, à travers ses choix, son goût pour des photographes célèbres comme Brassaï ou André Kertész, mais également ses affinités avec un certain nombre d’artistes oubliés ou jusqu’alors relégués au second plan, comme Laure Albin Guillot, Pierre Boucher, Jean Moral ou encore Roger Parry qu’il a contribué à faire redécouvrir.

Le Paris des années folles, ville de modernité propice à toutes les avant-gardes, est un lieu d’accueil et de rencontres où des Français (Jacques-André Boiffard, Laure Albin Guillot, Maurice Tabard, Emmanuel Sougez…) peuvent côtoyer des photographes venus d’Allemagne (Marianne Breslauer, Annelise Kretschmer, Germaine Krull, Erwin Blumenfeld, Gisèle Freund, Wols), de Hongrie (Brassaï, André Kertész, François Kollar, Ergy Landau, André Steiner), de Russie (George Hoyningen-Huene, Albert Rudomine), de Belgique (Raoul Ubac) ou encore des États-Unis (Man Ray, Berenice Abbott)…

Grâce à cet extraordinaire brassage culturel, Paris devient véritablement la "capitale photographique" des années 1920-1940, où naît, au contact des avant-gardes artistiques et grâce aux recherches expérimentales, une "nouvelle vision photographique".

Le parcours de la présente exposition est le résultat d’une investigation menée par l’équipe du Jeu de Paume dans l’intimité de la collection de Christian Bouqueret. Il propose de suivre son regard érudit et passionné à travers les œuvres d’une quarantaine d’artistes qui, nourris du surréalisme, de la Nouvelle Objectivité et de toutes les recherches techniques et plastiques de leur époque, ont forgé cette Nouvelle Vision. Au fil des commentaires de Christian Bouqueret, ce parcours permet de découvrir les grands thèmes qui caractérisent sa collection : l’objet, l’expérimentation photographique, Paris et la tour Eiffel, le portrait (avec une prédilection pour celui de Jean Cocteau), le nu féminin et le nu masculin.


Un nouveau vocabulaire photographique

"Un grand nombre de photographes opérant dès les années 1920 révolutionnent indifféremment toutes les disciplines avec autant d’enthousiasme, n’hésitant pas à prôner l’hybridation et le mélange des genres : photomontage, photocollage, photo-dessin, phototypographie, et toutes les manipulations possibles en laboratoire."

"Le photogramme est une des techniques les plus originales et les plus révélatrices de la photographie de l’entre-deux-guerres. […] Cette pratique, techniquement minimale, offre le mérite d’être une simple prise d’empreinte réalisée sans l’intermédiaire d’un appareil photographique ; elle est donc au plus près de l’essence même du procédé, tout en étant au plus près du “référent” : la trace à l’état le plus pur, formellement éloignée de l’objet, devient une sorte d’abstraction. Ce qui explique que la modernité photographique, et plus encore le surréalisme, se soient penchés avec tant d’intérêt sur le photogramme."

"Objets familiers, banals ou anodins : la photographie va les magnifier par les seuls facteurs de l’agrandissement, de l’angle recherché de la prise de vue, de l’éclairage ou de la répétition. Le rendu des matières, leur exaspération, devient ainsi un véritable enjeu de recherches et le banal, le pauvre, l’insignifiant se parent d’un esthétisme nouveau. Cette instrumentation photographique, ce jeu du document sans esprit de documentation, répondent à une recherche de l’insolite et de l’inédit."

"La rapide renommée acquise par les auteurs créateurs, en partie grâce à des revues comme Jazz ou L’Art vivant, fait qu’ils sont sollicités par des publicitaires sensibles à la qualité et à la modernité de leur travail […]. Nouvelle forme d’art, la publicité offre à ces photographes une reconnaissance de leur travail et une source de revenus. D’ailleurs il n’y a pas, à proprement parler, la recherche pure d’un côté et le travail commercial de l’autre. L’un est sans complexe au service de l’autre même si, à terme, certains photographes choisissent exclusivement l’une des deux voies."

"Créée en 1927, Arts et métiers graphiques a pour objectif de faire connaître les arts, l’histoire du livre et de l’imprimerie, la bibliophilie et les livres contemporains, l’illustration, la publicité française et étrangère et la photographie vue dans le contexte des arts graphiques. Pendant douze ans, ce bimestriel va permettre de propager idées et techniques nouvelles auprès des professionnels de l’imprimerie, sa première cible, et parmi les jeunes graphistes, photographes et amateurs de livres.
Le numéro 16 du 15 mars 1930 est un numéro entièrement consacré à la photographie. Le choix s’y veut résolument moderne et international. D’autres numéros consacrés à la photographie seront publiés presque chaque année."


Photographier Paris

"La capitale a exercé une grande fascination sur ces artistes, comme en témoigne la quantité de livres de photographies sur Paris publiés à l’époque […]. Certains photographes ont bien souvent sacrifié leur idéal esthétique au profit d’une vision pittoresque de la ville car, dans la plupart des cas, c’est le livre dédié au “vieux Paris” qu’il leur est demandé d’illustrer, ce type d’édition représentant l’opportunité d’un travail et donc d’une source de revenus non négligeable. Mais au sein de cette production, deux livres marquent un tournant pour la photographie en France : Métal de Germaine Krull, publié en 1927, et Paris de nuit de Brassaï, publié en 1933.
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"Le regard de Brassaï, comme celui de nombreux photographes de l’époque, se pose sur les anonymes, clochards, mendiants, ouvriers, prostituées, marchandes de ballons ou tout simplement sur un mur délabré, un graffiti, un éclat de lumière dans un caniveau ou une rangée de chaises dans un jardin public… La simplicité et la banalité des sujets, alliées à une composition formelle rigoureuse, apportent un regard particulier et nouveau sur Paris."

"La tour Eiffel, outre l’évidence du symbole de modernité qu’elle constitue, est la pierre angulaire de Paris. Le regard particulier des photographes sur la ville, qu’il s’attache à de simples éléments architecturaux ou qu’il crée des ambiances particulières, provoque en moi une certaine nostalgie du Paris de mon adolescence."


Un cabinet de curiosités : portraits et nus

"La Nouvelle Vision, positiviste, confiante en l’homme, fait sienne la “vraie image” et s’applique au rendu exact, plastique du visage. Le cadrage devient l’élément essentiel de la mise en valeur et de l’originalité du portrait. Mais la caractéristique la plus frappante demeure l’exaltation de la netteté où aucun détail n’échappe à l’objectif."

"Dans l’entre-deux-guerres, on peut ainsi distinguer trois tendances pour la photographie de nu. La première est celle d’un corps subversif et subverti, fantasmatique, corps de chair et de désir, inquiet et transfiguré : c’est le “corps surréaliste”. La deuxième est celle d’un corps réifié, déconstruit, fragmenté et déréalisé par le cadre et la lumière : c’est le mode qui se rapproche le plus de la Nouvelle Objectivité. Enfin, il y a le corps apollinien, hanté par le modèle grec, pure plasticité, traversé par le mythe de la jeunesse triomphante, convoité par toutes les idéologies : c’est le corps néoclassique."

"Dans les années 1930, Assia, jeune modèle découvert par Roger Schall, devient la muse de nombre de photographes de la Nouvelle Vision. Assia Granatouroff, née en Ukraine en 1911, devient une professionnelle de la pose. Elle incarne l’essence même de la photographie de nu de l’époque. C’est avec elle que les photographes vont exprimer au mieux ce qui caractérise leur regard et leur modernité. Percer l’énigme d’Assia participait à une recherche historique mais aussi à mon propre désir de connaître cette femme libre et émancipée."

* Les citations de Christian Bouqueret sont tirées de Paris, capitale photographique 1920-1940 : collection Christian Bouqueret, coédité par les éditions de La Martinière et les éditions du Jeu de Paume à l’occasion de la présente exposition et de Des années folles aux années noires, la Nouvelle Vision photographique, éditions Marval, 1997.



Photographes présentés dans l’exposition

Berenice Abbott, Laure Albin Guillot, Eugène Atget, Hans Bellmer, Erwin Blumenfeld, Jacques-André Boiffard, Pierre Boucher, Brassaï, Marianne Breslauer, Claude Cahun, Yvonne Chevalier, Maurice Cloche, Rémy Duval, Gisèle Freund, Florence Henri, George Hoyningen-Huene, André Kertész, François Kollar, Annelise Kretschmer, Germaine Krull, Ergy Landau, Lucien Lorelle, Eli Lotar, Dora Maar, Man Ray, Daniel Masclet, Jean Moral, Jean Painlevé, André Papillon, Roger Parry, Albert Rudomine, Roger Schall, Emmanuel Sougez, André Steiner, Maurice Tabard, Raoul Ubac, André Vigneau, Wols, René Zuber.