Petit journal #37 : La Photographie timbrée
L'inventivité visuelle de la carte postale photographique
au début du XXe siècle

"La Photographie timbrée" documente un phénomène méconnu : l’inventivité de la carte postale photographique au début du XXe siècle et confirme un intérêt développé ces vingt dernières années, au travers d’expositions et de publications (comme "Kiosk" à Cologne en 2001), pour une historicisation de la photographie fondée sur ses supports de diffusion.

Cette exposition regroupe un ensemble de 500 cartes postales photographiques fantaisies, datant de 1900 à 1920 environ, extraites de deux grandes collections particulières, celles de Peter Weiss et de Gérard Lévy. Cet ensemble est complété par une trentaine d’œuvres des avant-gardes historiques qui en offre un éclairage critique.
"La photographie timbrée" n’est ni une tentative de recensement dans le domaine de l’imagerie de la Belle Époque, ni un exercice nostalgique. Il s’agit plutôt ici de mettre en perspective un phénomène à la fois économique, social et culturel, au croisement de problématiques liées aux technologies de l’image, aux pratiques du regard et aux rapports entre art et photographie.

Inventée en 1869 en Autriche-Hongrie pour des courriers brefs, la carte postale s’enrichit rapidement d’une image, avant de devenir un support pour la photographie vers 1890 et de rencontrer un grand succès populaire. Le nombre de cartes envoyées en France passe de 8 millions en 1899 à 52 millions en 1900. Pour les deux années 1905 et 1906, la production atteint les 600 millions d’unités. L’engouement est tel que l’administration des postes s’en trouve débordée.
La naissance de ce support bon marché a permis, sous l’appellation générique de "cartes postales fantaisies", le développement d’une imagerie anonyme, populaire et ludique, dont les riches curiosités visuelles méritent d’être étudiées. Si le registre de la fantaisie marque l’essor fulgurant de la production de cartes postales entre 1900 et 1920, c’est en grande partie grâce aux potentialités techniques de la photographie, qui devient très vite accessible à un grand nombre d’amateurs. Les effets permis par le médium photographique sont parfois saisissants.
Le titre même de l’exposition, "La Photographie timbrée", témoigne de l’aspect récréatif et farfelu des images ici montrées, tant dans le traitement des sujets que dans les procédures photographiques, et de la nature épistolaire de ces objets de communication et d’échange. Massivement diffusée, la carte postale fantaisie est entrée dans les mœurs et les habitudes visuelles de toute une époque. L’effervescence visuelle dont elle fait preuve a influencé non seulement la photographie, mais aussi le champ de l’art. De nombreux artistes des années 1920 et 1930 se sont passionnés pour ces manifestations précoces de l’industrialisation des images. Objets de collection pour Paul Eluard, André Breton ou Salvador Dalí, les cartes postales ont également inspiré Hannah Höch, Herbert Bayer ou Man Ray qui les reprennent ou les citent dans leur travail, mettant en œuvre des stratégies de détournement et d’appropriation – deux notions qui, des avant-gardes à nos jours, n’ont cessé d’interroger la nature de l’art.


Le parcours de l’exposition, réparti en quatre salles, retrace les différentes origines des cartes postales photographiques : les cartes postales d’éditeurs, celles des studios de photographes et enfin celles des amateurs. Elles sont présentées dans des vitrines, tandis que les œuvres d’artistes des avant-gardes sont, elles, accrochées sur les murs.

Les cartes postales des éditeurs
À l’orée du XXe siècle, les éditeurs tablent sur la diversité de la carte postale et proposent autant d’images topographiques que politiques, publicitaires ou fantaisies – ces dernières faisant la part la plus belle à l’imagination visuelle. L’appellation générique de "fantaisie" réunit alors les cartes de vœux ou d’anniversaire, les saynètes burlesques ou érotisantes, les jeux de mots mis en images, les curiosités optiques, soit toute une iconographie qui ne se prend pas au sérieux, conçue pour le plaisir des yeux. Afin de créer à chaque fois une surprise visuelle, les photographes qui opèrent pour ces éditeurs utilisent une panoplie d’effets techniques – montages, surimpressions, déformations optiques, gros plans, etc. – connus alors des seuls professionnels. Quelques années avant la presse et le livre illustrés, la carte postale est ainsi le premier support à offrir à la photographie une diffusion de masse et à en révéler toutes les potentialités plastiques. Par ailleurs, la "créativité sans auteur " qui se manifeste dans ces images établit une forme de langage visuel collectif et trouve un écho auprès des avant-gardes qui s’approprient alors images anonymes et objets existants pour enrichir leur vocabulaire et leurs pratiques artistiques.

Les cartes postales de Paul Eluard
La carte fantaisie a été une source d’inspiration importante pour certains artistes, en particulier Paul Eluard qui, entre la fin des années 1920 et le début des années 1930, a collectionné les cartes postales avec passion. Cartes de vœux, de joyeuses Pâques, images érotiques, portraits de monstres, bouquets de fleurs, oiseaux, corps de femmes, voitures, enfants, chevaux, Paul Eluard a reconstitué une "hallucination lilliputienne du monde", que l’on peut découvrir à travers quatre de ses albums ici présentés.

Les cartes postales des studios
Peu après 1900, les petites officines de portraitistes, installées dans les fêtes foraines, les lieux de villégiature ou les villes de garnison, commencent également à adopter quelques-unes des idées visuelles des cartes postales fantaisies. Ils proposent ainsi à leurs clients de les photographier dans des décors ou avec des accessoires qui font référence à l’iconographie populaire : une joyeuse farandole, un constat d’adultère, un couple d’amoureux dans la lune, un intrépide escaladant la tour Eiffel, etc. En proposant ces poses curieuses ou amusantes qui sont tirées sur papier carte postale et donc destinées à être commentées, puis expédiées, ces portraitistes offrent à leurs clients des cartes postales fantaisies dont ils sont eux-mêmes les acteurs.

Les cartes postales des amateurs
Après les professionnels, les photographes amateurs ne tardent pas, à leur tour, à s’approprier la carte postale. Ils sont en cela encouragés par l’industrie photographique qui met à leur disposition différents accessoires et notamment des papiers spéciaux sur lesquels ils peuvent exposer directement leurs images. Se développe ainsi, dans la sphère privée, toute une iconographie récréative, foisonnante d’idées, de trouvailles, de curiosités et largement inspirée par l’imagerie ludique de la carte postale fantaisie. Les tenants de l’avant-garde utilisent également la carte postale comme l’un des supports privilégiés de leur correspondance. Leurs cartes sont souvent agrémentées d’un mot, d’un dessin ou d’un collage. Certains photomontages dadaïstes sont même directement réalisés sur des cartes postales et envoyés comme telles.