Vasco Araújo / María Inés Rodríguez : entretien




María Inés Rodríguez
Dans Eco, la pièce que tu présentes pour cette exposition, on retrouve plusieurs éléments récurrents de ton travail, comme la littérature, la voix, une réflexion sur l’être humain… Quelles sont les origines de ce travail ?

Vasco Araújo Une analyse psychologique de l’être humain, de son existence, de ce qu’il doit faire. Le texte s’inspire à la fois des Dialogues avec Leuco de Pavese, mais aussi d’une analyse psychologie du Moi et de l’Autre ; moi et ma mère, moi et mon père… d’où le fait que, dans la vidéo, apparaissent 6 personnages. 5 hommes et 1 femme, qui, tels des personnages hétéronymes, représentent chaque partie de notre Moi et se résume en une seule. La voix que l’on entend est la mienne, la voix d’une seule personne qui se divise ensuite à travers 6 personnages. Le travail porte précisément sur le dédoublement du Moi, son existence, son destin individuel.

MIR
Les Dialogues avec Leuco de Pavese s’inspirent de la mythologie grecque où des dieux déchus parlent de leur vie, de leurs attentes…

VA
Les Dialogues avec Leuco ne portent pas seulement sur la chute des dieux, il y est également question de gens ordinaires, et c’est précisément ce mélange qui est intéressant. Une relation entre le réel et la fiction, entre l’homme et Dieu, comme une grande projection du Moi dans un être supérieur, ou mieux encore dans un être qui le dépasse, qui lui est extérieur, fait à son image et à sa ressemblance, tout en étant idéalisé par lui et sur lequel il peut projeter ce qu’il n’arrive pas lui-même à réaliser, une sorte d’être parfait auquel aspire l’être humain. Dans le cas présent, mes personnages sont des personnages idéals, complets, quasi inaccessibles, qui parlent de choses difficiles, mais qui finissent par incarner l’être humain, son alter ego ou eux-mêmes.

MIR
Ce sont six personnages différents, mais avec la même voix. Qui représentent-ils ?

VA
Comme je l’ai déjà dit, les personnages représentent un être unique, un être humain démultiplié. Ils ne représentent pas des personnages spécifiques, ni des dieux, ni des hommes ; ils incarnent les voix que nous portons en nous, précisément celles d’un être humain qui est en partie moi-même.

MIR
La voix a toujours été importante dans ton travail, que ce soit à travers le chant ou la parole. Ici il s’agit d’une voix unique à travers laquelle s’expriment les personnages…

VA
Oui, de fait la voix elle-même est peut-être le fil conducteur de mon travail. La voix humaine c’est notre psyché, à travers elle nous sommes capables d’avoir diverses incarnations sans jamais nous perdre. Capable d’exprimer joie, rage, tristesse, mélancolie, apathie, etc., elle est le véritable constituant de l’être humain, elle est son identité. Une identité qui s’exprime et communique des sentiments, nous donnant en quelque sorte notre véritable dimension, notre histoire, notre définition. C’est pour cette raison que j’ai toujours utilisé la voix, mais aussi parce que je la comprends et parce que je la travaille : le fait d’être chanteur lyrique et d’avoir un entraînement vocal m’a donné très tôt une perception de son pouvoir en tant qu’instrument politique et social autant que psychologique. Dans grand nombre de mes travaux, elle surgit à travers des personnages qui chantent ou disent des textes en langue étrangère. Par exemple, la voix a une extrême importance dans Duettino (2001), Recital (2002), Sabine/Brunilde (2003), Jardim (2005), About Being Different (2007). Elle est un outil qui permet de raconter des histoires qui traitent de problèmes sociaux, politiques et psychologiques, et c’est aussi à travers elle que le spectateur se révèle, dans le sens où il l’identifie et la perçoit comme un langage universel ; la voix a la capacité d’émouvoir ou d’irriter, provoquant ainsi une réaction chez celui qui la voit. Je dis bien celui qui la voit, car c’est précisément là l’important : le fait que, dans mes travaux, on peut voir une voix et pas seulement l’entendre.
Exactement la même chose se produit avec Eco : nous pouvons voir et écouter la voix, elle est plastique, elle est en chair en en os, elle est l’être humain.


Traduit de l’espagnol et du portugais par
Pedro Jiménez Morrás