Chaplin et les images






La présente exposition, rendue possible
grâce aux archives de la famille Chaplin,s'attache
à raconter l'histoire de cet acteur et réalisateur
de génie tout autant que la construction
du mythe que son personnage a engendré.

Charles Spencer Chaplin, né à Londres en 1889
dans le milieu du spectacle, monté sur les planches
presque au moment où il entrait dans l'existence,
et mort en 1977 en Suisse, est en effet l'incarnation
de deux personnages indissociables :
Charlie Chaplin, cinéaste et acteur à succès,
et Charlot, figure mythique et universelle.







Ce sont les archives du studio Chaplin, conservées par la famille, qui ont permis d'étayer la vision de l'artiste et de son personnage. La diversité et la richesse des documents - extraits de films, photographies, œuvres des avant-gardes des années 1920 et 1930, affiches et journaux d'époque - témoignent de l'extrême conscience à toutes les formes de son apparition d'un homme très tôt porté par la réussite et prodigieusement doué pour la fabrication et l'animation des images, la sienne comprise.

L'exposition se compose principalement de plus de 250 photographies de plateau, mais aussi de tournage ou de studio, mélange de tirages anciens et modernes, dont de nombreux inédits. Elle se prolonge, dans la salle de cinéma, avec une programmation de films rares, notamment les premiers films de Charlot réalisés par la Keystone Film Company en 1914. Avec l'ambition d'établir un véritable dialogue entre images fixes et images animées, treize écrans et neuf projections présentent, sous la forme d'extraits ou de montages, des morceaux choisis de l'œuvre de Chaplin en contrepoint des thèmes évoqués par les photographies.


La création de Charlot

Charlot patine (The Rink)
1916
Photographie de studio
© Bubbles Inc.,
courtesy NBC, Paris
En Angleterre, au sein de la troupe de l'humoriste Fred Karno, Chaplin a débuté en 1908 une carrière d'acteur dont il retiendra les enseignements lorsqu'il s'agira de porter son personnage à l'écran, moment essentiel de sa carrière et de l'évolution de Charlot. En 1914, c'est avec la Keystone Film Company, spécialisée dans les tartes à la crème et les courses poursuites, qu'il doit négocier son évolution.
La figure du vagabond mélancolique, solitaire et profondément humaniste, aujourd'hui ancré dans la mémoire collective, résulte d'une élaboration progressive. Le premier Charlot, celui qui apparaît dans les productions de la Keystone, et de son registre restreint, est un personnage plutôt sournois, séduisant la femme de son voisin, escroquant ses compères, auteur de tours pendables et spécialiste des coups de pied par derrière. Le ton est comique, le ressort narratif limité, et le personnage est brutal, parfois même antipathique.
Virtuose de la pantomime, Chaplin maîtrise parfaitement les muscles de son visage, ce qui lui permet d'exprimer une vaste gamme d'émotions. De cette époque date une mimique singulière, une grimace, qui marque les premiers films du sceau de la négativité du personnage.
Limité par l'écriture cinématographique de la Keystone, Chaplin est néanmoins prêt à explorer toutes les possibilités qui s'offrent à lui et, dès qu'il peut être maître de ses productions, il se consacre à l'évolution de leur ressort fictionnel et fait subir à son personnage une transformation sociale de taille.
Troquant le masque de la méchanceté contre celui du romantisme et de la mélancolie, le nouveau Charlot va apparaître sous les traits du célèbre vagabond. Le burlesque - toujours au centre du dispositif - oscille désormais entre comique et pathos. À mesure qu'il étoffe la psychologie de son personnage, Chaplin construit ses intrigues, renforce la tension narrative, introduit le sentiment amoureux. L'émotion remplace la goujaterie. La compassion fait irruption dans le registre des sentiments qui lient désormais l'acteur à son public.
Dans un même temps, Chaplin s'efforce de gommer certaines attitudes. La grimace marquée de la dureté du premier personnage, quitte son répertoire.


Chaplin, cinéaste

En accédant à la réalisation et en maîtrisant le montage, Chaplin savait qu'il prenait définitivement le contrôle de son personnage et devenait capable de développer son registre comique.
Désormais cinéaste, il concentre son attention sur la dynamique du mouvement de son personnage. À chaque occasion, le déplacement de Charlot se propage et se métamorphose en instants chorégraphiques. Plus la trajectoire est erratique, plus la mécanique est réglée, précise. Course poursuite ou volute timide, déambulation éthylique ou pas de deux dans le corps à corps d'un match de boxe, la mise en mouvement du corps de Charlot relève d'un vocabulaire expressif, énonçant une série de sentiments. Produisant une vraie pantomime, le corps en mouvement "parle". Lorsqu'il introduit, dans l'ordinaire du quotidien de Charlot, les éléments d'un monde surréel, Chaplin continue son exploration du registre narratif jusqu'aux situations les plus improbables. La rhétorique du rêve y occupe une place majeure. Elle affranchit Charlot des contraintes du réel, libère les possibilités de mise en scène. Mais l'issue est toujours un douloureux réveil. Les rêves sont une incursion dans le domaine de Charlot, la scène de son accomplissement, la transgression de sa condition.


Charlot et les avant-gardes

Le Dictateur
1940
© from the Archives of Roy Export Company Establishment,
courtesy NBC, Paris
Les artistes des années 1920 et 1930, s'associant à l'engouement populaire, ont érigé Charlot en héraut de la modernité. Parmi eux, Erwin Blumenfeld, artiste dadaïste avant de devenir photographe de mode, avouait sans détour ses penchants chapliniens jusqu'à se proclamer "President-Dada-Chaplinist". Dans un collage de 1921, il se risque d'ailleurs à crucifier Charlot, au milieu d'un environnement surprenant : on y trouve pêle-mêle le mot Religion, la svastika, l'étoile de David et le symbole du yin et du yang. Blumenfeld trace les contours d'un personnage dont, à l'époque, on osait comparer la notoriété à celle du Christ ; un personnage, propulsé par son médium, qui, progressivement, se pose en laissé pour compte, en martyr du monde moderne.
Fernand Léger, quant à lui, découvre en 1916, grâce à Apollinaire, les films de Charlot. Dès lors il lui vouera une véritable fascination. En 1920, il illustre Die Chapliniade d'Ivan Goll de quatre gravures où Charlot se déploie sous les traits d'une mécanique éclatée, et explose littéralement. Léger poursuit son idée par un projet de film d'animation, intitulé Charlot cubiste, dont il ne tournera que deux séquences, reprises en 1924 dans Le Ballet mécanique. Léger nous confronte de nouveau à un personnage réduit à la mécanique de son corps, un mouvement, une dynamique, un objet qui tournoie sur lui-même, dans la désarticulation de tous ses membres. Et c'est bien la plastique et la mécanique du corps du personnage qui inscrivent Charlot dans la modernité.


De la reconnaissance à l'exil

Les années 1930 se déroulent sous le signe de l'engagement politique et marquent l'amorce d'un lent divorce avec le public. Au travers de ses voyages, de ses rencontres, de ses lectures, Chaplin éveille et nourrit sa conscience morale. Antimilitariste convaincu, il s'était engagé à contrecœur au moment de la Première Guerre mondiale dans la campagne des Bons de la Liberté. Cette concession répondait à la volonté de désamorcer les attaques de ceux qui lui reprochaient de déserter le front et menaçaient de boycotter ses films.
Au cours des années 1930, Chaplin se fait plus disert sur sa vision politique, livrant publiquement des théories économiques et même des "remèdes" pour sortir de la crise. De manière directe, il introduit dans ses films les éléments d'une critique sociale. Les Lumières de la ville (1931) dressent ainsi le portrait d'une bourgeoisie oisive qui sombre entre amnésie et éthylisme. Les Temps modernes (1936) s'attaquent frontalement aux rapports de l'homme et de la machine. Le Dictateur (1940) se lance à parler de ce que beaucoup, à l'époque, préfèrent taire…
En 1952, sur le bateau qui le conduit vers l'Angleterre, Chaplin apprend que son visa américain ne lui sera pas renouvelé. Il vivra dès lors exilé en Suisse, entouré d'Oona, sa dernière femme, et de leurs enfants.


La parole de Chaplin, la mort de Charlot

Charlot veut se marier (A Jitney Elopement)
1915
© from the Archives of Roy Export Company Establishment,
courtesy NBC, Paris
Chaplin, mieux que personne, savait que Charlot était voué au silence. Il avait inventé son propre langage, accessible à tous. C'est également en abolissant les frontières linguistiques qu'il était devenu universel.
Il recule donc l'échéance du parlant aussi longtemps que possible. Dans Les Lumières de la ville, Chaplin continue, comme si de rien n'était, à faire évoluer son personnage dans un univers muet. Près de dix ans après l'avènement du parlant Charlot s'apprête, dans une scène de la fin des Temps modernes, à faire entendre sa voix. Mais c'est alors pour se lancer dans une chanson dont il a oublié les paroles. Le public découvre une voix mais sans comprendre le moindre mot : il utilise le son, sans le langage.
Dans Le Dictateur, le public doit encore patienter jusqu'à la fin du film. Chaplin, choisissant méticuleusement le moment fatidique, donne alors la parole à Charlot pour son dernier rôle, et lui confie des propos graves. Le discours si longtemps repoussé, s'adresse à l'humanité entière avec un message d'espoir et de paix.
Le cycle des fins classiques - Charlot partant de dos sur la route - s'achève sur la fermeture à l'iris des Temps modernes. Chaplin, en alternant désormais interrogation et engagement politique, va ensuite souvent conclure ses réalisations sur des épilogues tragiques. En 1952, dans Les Feux de la rampe, il se livre à une mise en abyme du rire avec, pour final, la mort du clown Calvero, figure de Charlot viellissant. Monsieur Verdoux, réalisé quelques années plus tôt, est une adaptation de l'histoire de Landru. Jugé et condamné à la peine capitale, Verdoux, cynique, commente ainsi la décision : "Un meurtre fait un bandit, des millions, un héros. Le nombre sanctifie, mon cher ami." Dans le dernier plan du film, Verdoux, de dos, s'éloigne vers l'échafaud. Faut-il y voir, avec André Bazin, la référence aux fins des premiers films de Charlot, une dernière marche vers son destin ? Chaplin avait parlé, "le petit vagabond" allait mourir encore une fois.


Repères chronologiques
Charlot boxeur (The Champion)
1915
© from the Archives of Roy Export Company Establishment,
courtesy NBC, Paris
1889 naissance à Londres, le 16 avril
1894 débuts au music-hall où travaille sa mère
1908 engagé dans la troupe de Fred Karno avec son frère Sydney
1912 départ pour les États-Unis
1914 création du personnage de Charlot : premiers films pour la Keystone Film Company à Hollywood ; il se met très rapidement à diriger lui-même ses films
1915 contrat avec la société Essanay : 14 films dont Charlot boxeur et Charlot vagabond
1916-1917 contrat avec la société Mutual : 12 films dont Charlot patine, L'Émigrant et Charlot s'évade
1918-1922 contrat avec la First National : 8 films dont Le Kid et Le Pèlerin
1918 ouvre son propre studio à Hollywood
1919 fonde avec D.W. Griffith, Douglas Fairbanks et Mary Pickford la United Artists Corporation, société avec laquelle il produira tous ses films jusqu'aux Feux de la rampe
Le Pélerin (The Pilgrim)
1922
© from the Archives of Roy Export Company Establishment,
courtesy NBC, Paris
1925 La Ruée vers l'or
1931 Les Lumières de la ville
1936 Les Temps modernes
1940 Le Dictateur
1943 mariage avec Oona O'Neill, avec laquelle il aura huit enfants
1947 Monsieur Verdoux 1952 Les Feux de la rampe ; retour en Europe
1953 installation en Suisse, à Corsier-sur-Vevey près de Lausanne
1957 Un roi à New York
1967 La Comtesse de Hong-Kong
1977 meurt à Corsier-sur-Vevey, le 25 décembre