Petit journal #47 : Erich Salomon
le roi des indiscrets, 1928-1938

"Ah ! Le voilà, le roi des indiscrets !", s’écrie Aristide Briand en pointant du doigt Erich Salomon dans les salons du Quai d’Orsay où il le surprend. Cette réplique est devenue d’autant plus célèbre que Salomon a déclenché l’obturateur de son appareil au moment même où le ministre français des Affaires étrangères la prononçait. En ce mois d’août 1931, Salomon a, depuis trois ans, pris l’habitude de s’immiscer dans les conférences et les rencontres internationales, rapportant des clichés inédits des personnalités politiques les plus en vue. Paradoxalement, c’est pourtant la discrétion qui caractérise le mieux la pratique d’Erich Salomon, gentleman photographe capable, par son élégance, ses bonnes manières et son don du camouflage, de passer partout inaperçu.


Erich Salomon (né en 1886), dont le parcours et le destin tragique sont intimement liés à l’histoire politique et médiatique de l’entre-deux-guerres, est certainement l’un des premiers photographes à percer le monde impénétrable du pouvoir et à dévoiler au grand public l’intimité des célébrités de son époque. Son travail a ainsi marqué la naissance d’une nouvelle ère du photojournalisme, prototype de ce qui deviendra, bien des années plus tard, la "méthode paparazzi". Toutefois, si les procédés utilisés par Erich Salomon présentent des similitudes avec la "chasse au people" moderne (intrusion sans autorisation dans des lieux protégés, quête de la "proie", usage d’un matériel ultrasophistiqué), le savoir-faire, l’éthique et surtout les ambitions d’Erich Salomon, sans parler du contexte dans lequel il a évolué, le distinguent clairement des photographes-chasseurs actuels.

Rien ne prédisposait Erich Salomon à devenir photographe. Issu d’une riche famille de banquiers berlinois, il étudie la zoologie et l’architecture avant d’obtenir un doctorat en droit. L’inflation qui, après la Grande Guerre, ruine sa famille, le contraint à trouver un emploi. Il devient photojournaliste en 1928, à l’âge de 41 ans, en mettant au point des méthodes pour réaliser discrètement des prises de vue dans les tribunaux. En l’espace de trois années, cet autodidacte de génie devient, grâce à ses exploits, l’un des plus célèbres photographes d’Europe.

Sans doute Erich Salomon a-t-il une claire perception du contexte médiatique et technique qui s’offre alors à lui. La presse illustrée, utilisant abondamment la photographie, est alors en plein essor. L’article à sensation, l’image ou le reportage choc sont largement cultivés par les magazines à forte audience. L’époque est marquée par l’apparition d’une nouvelle génération d’appareils photographiques de petites dimensions et utilisables dans des conditions d’éclairage extrêmes. Salomon utilise très tôt ce matériel de pointe. Dans la présente exposition, on peut voir deux des appareils ayant appartenu à Erich Salomon : l’Ermanox, avec son objectif ultra-lumineux, et le célèbre Leica 1, qu’il utilise dès 1930. Débarrassé des contraintes de la lumière artificielle, le photographe peut dès lors se consacrer à capter l’envers du décor, à dépasser les conventions du portrait et à scruter l’instant où le sujet n’a pas conscience de la présence du photographe.

L’apparence et les bonnes manières de cet homme cultivé lui permettent de franchir les barrages des gardiens qui le confondent avec un homme d’État et de confondre parfois les hommes d’État eux-mêmes. Amusé, Otto Braun (ministre-président de Prusse) déclare d’ailleurs à son propos : "De nos jours, on peut faire de la politique sans politiciens mais pas sans le Docteur Salomon." Sa réussite lui permet de fournir ainsi aux rédactions les portraits d’Aristide Briand, Austen Chamberlain, Gustav Stresemann (respectivement ministres français, britannique et allemand des Affaires étrangères à la fin des années 1920) ou de Benito Mussolini en pleine discussion, attablé, cigare à la main. À l’opposé du portrait figé (où le sujet a la "pleine conscience de sa signification officielle"), ses images prises sur le vif montrent des individus dans l’intimité de leur travail ou dans l’instant d’une prise de décision déterminante pour le destin du monde.

Salomon sait également cultiver sa renommée. Il insiste pour que sa signature ("Docteur Erich Salomon") figure systématiquement sur chaque reproduction. Nombre d’articles ou d’interviews relatent les aventures et les secrets du "terrible docteur". La presse le surnomme encore le "maître de la caméra cachée" ou "l’Houdini de la photographie". La légende de Salomon s’avère être, à y regarder de près, une véritable caution pour sa clientèle : elle donne à la presse l’assurance d’être pourvue en images à sensation, et garantit à ses sujets (avec lesquels il se montre toujours respectueux) qu’une image sincère mais bienveillante d’eux-mêmes sera diffusée.

Pourtant, il serait anachronique de réduire le parcours d’Erich Salomon à ses seuls exploits médiatiques. Il avait certes probablement conscience d’immortaliser l’événement au moment où celui-ci se produisait et de réaliser des documents historiques. Mais les portraits collectifs ou individuels réalisés par Salomon sont aussi à considérer comme des études de milieu, comme un inventaire de psychologies et de comportements. En ce sens, sa démarche s’inscrit dans la tradition allemande de l’investigation encyclopédique (on pense bien entendu au projet Menschen des 20. Jahrhunderts [Hommes du XXe siècle] d’August Sander).

La méthode de Salomon est considérée par ses contemporains comme une forme d’avant-garde photographique. Sa modernité réside aussi dans sa capacité à explorer tous les moyens mis à sa disposition pour diffuser ses images. Cet homme en vogue répond à des commandes photographiques variées. Il est même sollicité pour des projets cinématographiques auxquels il n’a pas véritablement l’occasion de donner suite. Deux expositions monographiques ont lieu à Londres : la première à la Royal Photographic Society en 1935, la seconde à la Ilford Gallery en 1937 (la dernière section de la présente exposition propose l’ensemble des épreuves originales réalisées pour la Ilford Gallery qui sont actuellement conservées à la Berlinische Galerie). En 1931, Salomon donne à Berlin une conférence intitulée Mit Frack und Linse durch Politik und Gesellschaft [En frac et avec un objectif dans le monde politique et social]. La même année, il publie aux éditions Engelhorn, à Stuttgart, Berühmte Zeitgenossen in unbewachten Augenblicken [Contemporains célèbres dans un moment d’inattention]. Salomon se présente comme un "chasseur" en quête du vrai visage des personnalités. Il indique les circonstances précises de ses prises de vue ainsi que les moments propices pour prendre des instantanés dépourvus de l’expression figée qui caractérise les photographies posées.

Il sera reproché à Salomon, lors de la publication de son livre, de ne tenir compte que de l’apparence de ses sujets. Ils sont néanmoins indissociables de son époque et de la toile de fond historique de sa carrière : les protagonistes politiques qu’il photographie sont essentiellement des démocrates, des hommes de paix dans un monde en crise. En 1928, au moment où il débute en photographie, le parti national-socialiste est encore une force politique minoritaire. Deux ans plus tard, il figure parmi les principaux partis d’Allemagne. En 1933, Adolf Hitler devient chancelier et Erich Salomon s’exile à La Haye. Son nom figure sur les listes des personnalités juives indésirables et interdites à la publication. Il poursuit sa carrière en publiant dans les magazines néerlandais, mais à la suite de l’invasion des Pays-Bas par l’armée allemande, il doit se cacher pour échapper aux mesures antisémites. Dénoncé, il est déporté à Auschwitz où il meurt avec sa femme et son fils cadet en 1944.


Avec ce projet, le Jeu de Paume inaugure à l’Hôtel de Sully un cycle de trois expositions consacré à la photographie européenne de l’entre-deux-guerres. Déjà évoquée à l’occasion de la rétrospective Lee Miller présentée à Concorde, cette période faste de l’histoire de la photographie sera explorée selon trois axes : le photojournalisme allemand avec Erich Salomon, l’avant-garde photographique à Paris dans les années 1920-1940 vue à travers la collection de Christian Bouqueret et enfin l’épopée d’Augustí Centelles, photographe de la guerre civile espagnole.