Petit Journal #48 : "Robert Frank, un regard étranger"

Robert Frank, figure importante de la Street Photography, est l’un des photographes les plus influents du XXe siècle depuis la parution des Américains en 1958. Les images de ce livre, dont on vient de fêter le cinquantième anniversaire, ont profondément marqué des générations de photographes.
Le Jeu de Paume commémore à son tour l’événement, en présentant, avec cette série mythique, les photographies prises à Paris par Robert Frank entre 1949 et 1952, ainsi que deux de ses films, Pull My Daisy (1959) et True Story (2004).
Robert Frank développe une forme de récit photographique, suivant un fil conducteur qui pourrait être, pour Paris, la présence récurrente de fleurs et, pour Les Américains, les signes représentatifs d’un monde en pleine mutation. Avec les photographies de Paris apparaissent les prémices de son style subjectif et de son regard étranger qui s’affirment pleinement, moins de dix ans plus tard, dans Les Américains, renouvelant profondément la photographie documentaire.


Né à Zurich en 1924, Robert Frank a grandi en Suisse, au sein d’une famille juive aisée. Son père, Herman, est décorateur lorsqu’il quitte Francfort après la Première Guerre mondiale pour Bâle où il se lance dans les affaires et épouse Régina Zucker, fille d’industriels, qui deviendra progressivement aveugle. Ils ont deux fils, Manfred et Robert. La famille mène une existence relativement sereine, à l’abri des persécutions mais sans les ignorer. À la suite du décret promulgué par Hitler en 1941 et par lequel les Juifs sont déchus de la nationalité allemande, Herman Frank entreprend des démarches auprès des autorités suisses et obtient avec sa famille la citoyenneté helvétique en 1945.
Dès 1941, le jeune Robert, qui a découvert la photographie vers l’âge de douze ans, fait son apprentissage chez le photographe et graphiste Hermann Segesser qui l’initie à l’art moderne, et en particulier à l’œuvre de Paul Klee. De 1942 à 1944, Robert Frank poursuit sa formation dans le studio de Michael Wolgensinger (ancien assistant de Hans Finsler, le directeur de la classe de photographie de l’école d’arts appliqués de Zurich), qui lui transmet ses idées sur la photographie. Par ailleurs, influencé par Arnold Kübler, directeur de magazines (en particulier de du) encourageant le développement du photojournalisme, Robert Frank fait également des incursions dans le registre du documentaire sur des sujets liés à la vie quotidienne. "Je ne savais pas ce que je voulais, mais je savais certainement ce que je ne voulais pas"», a-t-il déclaré en évoquant ces années de formation qui prennent fin en 1946 avec un portfolio à spirale, 40 Photos – vues de son pays et photographies de rue prises sur le vif qui se succèdent sans lien narratif ou linéaire apparent.
À la fin de la guerre, Robert Frank découvre Paris, Milan et Bruxelles, où il photographie au Rolleiflex les traces du conflit, amorçant une démarche d’exploration sociale qu’il approfondira plus tard au Leica en Amérique du Sud et en Europe.
En février 1947, très critique vis-à-vis du matérialisme de ses parents et des conventions bourgeoises, il laisse derrière lui une existence préétablie et confortable et quitte la Suisse pour les États-Unis, qui sont alors à ses yeux le symbole de la liberté. Il y trouve du travail mais rapidement, il est profondément déçu par l'omniprésence de l’argent. À New York, il montre 40 Photos à Alexey Brodovitch qui l’engage pour Harper´s Bazaar. En 1949, il regagne l’Europe, et pendant les années suivantes, fait la navette entre les deux continents. Ses voyages le conduisent d’abord en Amérique du Sud, puis en 1949 en Espagne, en Angleterre, et à Paris, où il enregistre l’atmosphère de l’Ancien Monde.
En 1953, c’est sans grand enthousiasme que Robert Frank, marié et père de deux enfants, retourne aux États-Unis. Il obtient une bourse de la Fondation Guggenheim pour documenter visuellement la civilisation américaine. Le résultat, quatre ans plus tard, bouleverse l’histoire de la photographie documentaire et la vision de l’Amérique. Frank fait naître une nouvelle iconographie où des visages anonymes s’amalgament au bord de routes tristes, dans les excroissances urbaines ou les vides d’un territoire démesuré. Mais si ces images fascinent et choquent, elles s’imposent aux regards et font reconnaître le langage original de ce photographe. Il explique sa position en ces termes en 1951 : "Lorsque les gens regardent mes photos, je voudrais qu’ils éprouvent la même chose que quand ils ont envie de relire les vers d’un poème."
Depuis la fin des années 1950, Frank tourne des films et des vidéos à caractère autobiographique et expérimental qui prolongent les investigations formelles de ses polaroïds. Dans les années 1970, sa démarche le conduit à un dialogue réflexif entre textes et images.
Les drames que Robert Frank a traversés – la mort de ses deux enfants, Andrea, sa fille, en 1974 et Pablo, son fils, en 1994 –, ont transformé le détachement de ses débuts en une volonté constante de mise à nu et d’introspection. Il recherche de façon récurrente la vérité et explore dans son œuvre deux univers : celui qui l’entoure et celui qui le constitue. "Je fais toujours les mêmes images. Je regarde toujours l’extérieur pour essayer de regarder l’intérieur, pour essayer de trouver quelque chose de vrai mais peut-être rien n’est-il jamais vrai."


PARIS

Bien qu‘installé aux États-Unis depuis 1947, Robert Frank continue à faire la navette entre l’Europe et New York de 1949 à 1952. La majorité des œuvres ici exposées ont été prises à cette époque, dans le Paris d’après-guerre ; certaines ont été tirées spécialement à l’occasion du présent accrochage. La rue en est le thème central. Le regard du photographe alterne entre les passants, les lieux et les objets. Frank s’inscrit dans la tradition baudelairienne du flâneur qui observe le spectacle des rues au gré de ses déambulations.
Ses premières expériences américaines semblent avoir aiguisé son regard sur la vieille Europe, et il est conscient du caractère éphémère de ce qu’il y voit. Les prises de vue des boulevards, des jardins publics et des vendeurs de rue évoquent les célèbres photos documentaires réalisées à Paris par Eugène Atget (1857-1927). Frank saisit les gens dans la subtilité de l’instant : perdus dans leurs pensées, debout, au milieu de la foule ou assis dans le métro, prostrés sur un banc ou lovés sur une pelouse. Il choisit différentes perspectives : des vues en plongée, des angles très profonds ou des photographies de passants prises par dessus l’épaule, ce qui donne une forte présence au motif tout en plaçant le spectateur au cœur de l’image. Les photos parisiennes de Frank se présentent déjà comme un récit visuel – non pas comme une histoire, mais comme une multitude d’instantanés qui nous invitent à porter un regard plus attentif sur la fin d’une époque.


Les Américains

Le projet "d’étude visuelle d’une civilisation", soutenu par Walker Evans, Alexey Brodovitch, Edward Steichen, Alexandre Liberman et Meyer Shapiro, financé par la bourse du Guggenheim, aboutit au premier livre de Robert Frank, Les Américains. Pour ce travail, il entraîne, entre avril 1955 et juin 1956, sa femme Mary et leurs deux enfants dans son périple photographique : quelques expéditions à partir de New York et un voyage de neuf mois sur la côte Ouest. Il travaille au Leica, parfois au grand angle, et réalise quelque 28 000 clichés. Frank se nourrit des événements et de la réalité qu’il rencontre, et non d’un programme préétabli. La liberté du style, très direct et qui tourne le dos aux canons de l’esthétique traditionnelle, est comparable à celle des écrivains de la Beat Generation – qu’il ne connaît pas encore mais qui deviendront bientôt ses amis –, et évoque également les procédés d’improvisation du jazz. Les lieux et les visages pris à la volée sont souvent flous, la composition est parfois décentrée, comme si, en allant très vite, le motif était seulement balayé du regard. La fréquence et la profondeur des noirs creusent les images, créant un facteur d’abstraction et un tempo qui les lie en profondeur.
Entre 1956 et 1957, il procède au choix final de 84 photos sur les 1000 initialement sélectionnées, et élabore la maquette du livre publié par l’éditeur français Robert Delpire en 1958. Dans l’édition américaine, publiée l’année suivante par Grove Press, la préface est écrite par Jack Kerouac et les photographies, présentées uniquement en belle page, font face à des pages blanches – alors que, dans la version française, des textes critiques sur les États-Unis se trouvaient en pages de gauche. Le livre est austère, proche du American Photographs de Walker Evans.
La façon dont les sujets sont traités met en évidence l’artifice et l’aliénation, la détresse et les inégalités cruelles du "rêve américain", et propose une imagerie très éloignée de celle que l’Amérique montre généralement d’elle-même à cette époque. Sur la quatrième de couverture de la maquette, Frank avait inscrit : "America America". Ce titre, abandonné, voulait rappeler que le projet s’assimile à un chant et qu’il réinvente une forme. Il en ressort un portrait à la fois poétique et politique des États-Unis.


Pull My Daisy

Dans la continuité des Américains, Robert Frank réalise son premier film en 1959 avec le peintre Alfred Leslie, adapté du troisième acte d‘une pièce de théâtre inachevée de Jack Kerouac, The Beat Generation On The New American Church. Pull My Daisy – le titre étant issu d‘un poème improvisé par Kerouac, Allen Ginsberg et Neal Cassady au cours d‘une performance – relate la rencontre entre un évêque et un groupe de jeunes poètes. Ginsberg et Peter Orlovsky, mais aussi les artistes Larry Rivers, Alice Neel, Mary Frank et l’actrice Delphine Seyrig, y jouent leur propre rôle. La mobilité des prises de vues évoque les déplacements de l’œil et instaure une forme d’empathie avec ce qui est photographié et filmé : les expérimentations artistiques, littéraires et musicales, les soubresauts de la libéralisation des mœurs des années 1960, et, plus généralement, les émotions et les processus qui les explorent. En réalité, l’apparent chaos du langage cinématographique, comme l’absence de structure narrative, objectifs revendiqués de l’artiste, sont le résultat d’un travail approfondi.
À l'instar de sa photographie, le cinéma de Frank repousse les codes en vigueur et atteint les limites du genre sans toutefois s’y installer. Pull My Daisy a été à l’origine du New American Cinema Group fondé en 1960, avec Jonas Mekas et John Cassavetes, destiné à défendre l’indépendance du cinéma expérimental.


True Story

True Story (2004) est la vidéo la plus récente de Robert Frank. Commentant en voix off des scènes tournées dans son appartement new-yorkais et sa maison de Mabou, en Nouvelle-Écosse, le cinéaste renoue dans ce film avec les thèmes de la mémoire et de la perte. True Story comprend des extraits de films antérieurs, des photographies, des œuvres de June Leaf, sa seconde femme, et des lettres écrites par son fils Pablo. Tour à tour poignante, réfléchie, ironique et pleine de colère, cette autobiographie ne cherche pas à enjoliver les faits, ni à les expliciter. True Story nous confronte à la profondeur des sentiments et des blessures, et à la force qu’il faut pour les déchiffrer et les ramener du côté du vivant.