Petit Journal # 49 : "Sophie Ristelhueber"





L’œuvre photographique de Sophie Ristelhueber est depuis le début des années 1980 identifiée à des images fortes et retenues qui traitent, sans les raconter, des réalités complexes du monde contemporain. Cette pratique exigeante s’est prolongée dans d’autres médiums, selon le même souci d’économie de moyens. Sophie Ristelhueber a en effet réalisé des films et des vidéos, travaillé avec le son et créé des installations ; elle agrandit souvent, à l’occasion d’une exposition, la photographie aux dimensions du "tableau", parfois sous forme d’affiches collées directement sur les murs. Elle a publié une douzaine de livres d’artiste, pour elle aussi importants que la mise en espace de ses expositions, et dont elle choisit les formats comme les textes.

Dans Fatigues, réalisé à l’occasion de cette première exposition monographique en France, elle filme ses propres images et confirme le caractère spéculatif de sa démarche. Ce dialogue établi avec les photographies, leur présentation et un contexte précis, se poursuit dans les salles du Jeu de Paume où elle mélange les formats, les médiums et les séries, ouvrant largement le lieu à la lumière naturelle et aux vues sur le jardin des Tuileries.

Née en 1949 à Paris, Sophie Ristelhueber fait, au début des années 1970, des études de Lettres à la Sorbonne et à l’École pratique des Hautes Études. Elle travaille ensuite dans l’édition et la presse. À la recherche d’une voie nouvelle, elle répond en 1979 à la commande de l’artiste belge François Hers, d’un texte pour accompagner ses photographies en couleur sur le logement social, dont le titre sera Intérieurs (1981). Elle n’écrira finalement pas de texte mais fera des photographies en noir et blanc des habitants. En 1980, elle réalise avec Raymond Depardon le film San Clemente qui sort en 1982. Cette même année, elle part à Beyrouth d’où elle rapporte une série d’images qui, rompant avec la tradition du reportage, diffèrent radicalement de celles diffusées dans les médias.


> Beyrouth, Photographies, 1984
31 tirages argentiques noir et blanc, 23,8 x 17,7 cm ou 17,7 x 23,8 cm chaque
Des structures vides, des façades entamées par les combats, aucune figure humaine : loin du pathos et du grand spectacle, cette série en noir et blanc dresse un constat et, en reliant les ruines de guerre et les ruines antiques, la ville détruite devient intemporelle. Le livre conçu par l’artiste qui paraît en 1984, avec un passage du De Rerum Natura de Lucrèce, est publié par Hazan, à Paris, et Thames & Hudson, à Londres. Il soulève de fortes réactions. Il en sera ainsi avec plusieurs de ses séries emblématiques où le "d’après nature" n’est jamais évacué mais pensé par l’image.

> Vulaines, 1989
diptyques : tirages argentiques couleur et noir et blanc montés sur aluminium, avec cadres recouverts de papier peint, sous verre : Vulaines I (167,5 x 208 cm chaque) ; Vulaines IV (203 x 77 cm et 203 x 163 cm) ; Vulaines VII (232 x 185 cm et 232 x 64 cm)
Sont ici présentés trois des sept diptyques qui associent une photographie en couleur prise, en 1989, à hauteur d’enfant, de la maison de famille de l’artiste, à un détail agrandi d’un cliché noir et blanc extrait de ses albums de famille. Les disparités temporelles, spatiales, techniques et formelles de ces images représentent et manifestent à la fois le jeu qui s’institue entre le passage du temps et les constructions de la mémoire.

> Fait, 1992
71 tirages argentiques couleur et noir et blanc montés sur aluminium avec cadres cirés or ; 100 x 127 x 5 cm chaque
Au moment de la guerre du Golfe, en 1991, une photo aérienne du désert du Koweït parue dans Time Magazine intrigue Sophie Ristelhueber et la décide à travailler, en brouillant toute notion d’échelle, entre visions macro- et microscopiques. Cette même année, elle passera le mois d’octobre à sillonner le désert à pied ou en avion, puis plusieurs mois à sélectionner soixante et onze vues pour réaliser un livre au format de poche et une exposition de tirages grand format. Ces traces éphémères des conflits sur la surface du désert évoquent aussi bien des scarifications sur un corps, que l’abstraction de l‘Élevage de poussière de Man Ray et Marcel Duchamp, image fondatrice pour Sophie Ristelhueber.

> Every One, 1994
# 8 et # 14 ; tirages argentiques noir et blanc montés sur plaque de fibres de bois ; 270 x 180 cm
En juillet 1991, Sophie Ristelhueber se rend avec l’écrivain Jean Rolin en Yougoslavie& ; elle ne rapporte pas d’images du conflit serbo-croate, mais deux ans plus tard, après une longue réflexion, elle entreprend dans un hôpital parisien "Every One", qui fera aussi l’objet d’un livre. Avec ses quatorze photographies de corps marqués d’une suture récente, tirées en très grand format et sans rapport apparent avec la guerre, cette série en constitue une allégorie.

> L’air est à tout le monde I, 1997
pastel sur 19 cadres en métal, 77 x 54 cm l’ensemble
Une ritournelle d’enfance, devenue un montage de petits cadres avec les lettres qui composent la phrase titre. Sous le même intitulé existent trois autres installations [2000-2002], comprenant chaque fois une image grand format installée à un angle de l’espace de l’exposition et accompagnée de l’enregistrement sonore fait au moment de sa prise de vue.

> 1999, 1999
bande sonore, durée : 1’12”
Dans cette pièce sonore conceptuelle pleine d’humour, l’artiste a demandé à un commissaire-priseur de l’État de New York de "psalmodier", comme à son habitude, la mise aux enchères de l’année 1999.

> La Liste, 2000
bande sonore, 53’2”, et impression numérique couleur sur papier, collée directement sur le mur
Au printemps 2000, invitée par l’Hôtel des Arts de Toulon à travailler sur le département du Var, Sophie Ristelhueber a réalisé vingt-deux photographies en couleur de grand format et les a collées sur les murs du lieu, afin de jouer sur la relation intérieur/extérieur. Elle a demandé par ailleurs à l’acteur Michel Piccoli de lire les noms des localités du département (plus de 2000), comme si cette litanie réaffirmait l’identité de la région. Ici, en écoutant ces noms, on peut voir, en grand format, l’une des photographies de La Liste collée autour de la grande baie vitrée qui ouvre sur la perspective des Tuileries jusqu’au pavillon de Marsan.

> Irak, 2001
triptyque : tirages argentiques couleur montés sur aluminium, avec cadres ; 120 x 180 cm chaque
En janvier 2000, lors d’un voyage en Irak, berceau de la civilisation mésopotamienne, Sophie Ristelhueber découvre une immense palmeraie fracassée et calcinée. Elle décide de ne retenir de ce voyage que cette vision, et la traduit avec ce triptyque.

> WB, 2005
54 tirages argentiques couleur montés sur aluminium, avec cadres ; 120 x 150 cm chaque
Pour rendre compte à nouveau de l’usage violent qui est fait de la terre, Sophie Ristelhueber décide durant l’hiver 2003-2004 de relever les différentes formes et matériaux utilisés pour couper et barrer les routes et les chemins de Cisjordanie, plus communément appelée West Bank, dont les initiales forment le titre de l’œuvre. Sont montrées ici une vingtaine d’images sur les cinquante-quatre qui composent la série.

> Stitches, 2005
12 broderies au point de croix sur canevas, avec cadres et sous verre, dimensions variables
Ces broderies au point de croix ont pour motifs des mots prélevés dans les discours de George W. Bush. La série comprend également onze photographies en noir et blanc de détails du sol des villes palestiniennes, non exposées au Jeu de Paume. La violence et l’actualité du discours politique sont ici confrontées à la fragilité et au caractère désuet de la broderie.

> Eleven Blowups, 2006
11 impressions numériques couleur sur papier, collées directement sur le mur, dimensions variables
C’est une image d’actualité – celle de l’attentat à la voiture piégée contre Rafic Hariri à Beyrouth, le 14 février 2005 – qui a déclenché, comme souvent chez l’artiste, le processus de cette série, dont la présentation est conçue en fonction de chaque lieu. Ici, trois des onze images de la série – qui a également donné lieu à un livre – sont collées directement sur les murs du hall d’entrée pour dialoguer "bord à bord" avec le jardin des Tuileries. Dans l’impossibilité de retourner en Irak, Sophie Ristelhueber a longuement consulté entre 2003 et 2006, à l’agence Reuters à Londres, les rushes de vidéos des cameramen irakiens sur les attentats à la voiture piégée en Irak : les vues, prises au ras du sol, des énormes cratères causés par l’explosion, lui inspirent ces images qui utilisent parfois des morceaux de paysages photographiés au cours de son voyage irakien en 2000, ou des éléments hétéroclites de précédents voyages.

> Le Chardon, 2007
film vidéo [Béta numérique], couleur, 6’, sonore
Invitée à faire une œuvre dans le Parc naturel régional du Vercors, Sophie Ristelhueber a choisi de réaliser un film. Elle y suit au plus près, en trois travellings, la matière des roches noires d’une gorge et celle d’une route "rapiécée". En voix off, un texte de Tolstoï, lu par Michel Piccoli, évoque, sur le mode du souvenir, la vitalité et la résistance de la nature face aux destructions provoquées par l’homme.

> Fatigues, 2009
film vidéo [Béta numérique], couleur, 5‘44’’, sonore
Réalisé spécialement pour cette exposition, ce film en achève le parcours. Le titre se réfère à la fois à un état physique et moral et au mot anglais fatigues qui désigne des vêtements militaires et, par extension, des vêtements de travail. Sophie Ristelhueber filme trois photographies de séries antérieures, très agrandies, collées au mur ou au sol. Les mouvements de caméra et la bande-son mettent en scène les questions qui traversent sa démarche, et prolongent ses interrogations sur les échelles physiques des territoires, tout en inscrivant son corps dans le décor.