Le Monde de Martin Parr : objets et cartes postales
Martin Parr





Texte extrait du livre
Le Monde de Martin Parr : objets et cartes postales
Traduction : Christophe Jaquet
Éditions Textuel, 2008
pour la version française





Je suis né collectionneur : les pages de ce livre en témoignent. Cela a commencé très tôt. Quand j’étais enfant, j’avais fait de la cave de notre maison de Chessington, dans le Surrey, un véritable musée aux babioles, avec des fossiles, des nids d’oiseau, des boulettes de plumes et d’ossements recrachées par les oiseaux de proie.

Au fil des ans, ces habitudes sont devenues plus sophistiquées. Je me suis mis à collectionner les timbres, les tickets de bus, les pennies de l’époque victorienne et les livres de photos – ma plus grande collection à ce jour. Cet ouvrage présente une série de collections qui sont reliées entre elles. Elles font écho aux thèmes qui m’intéressent en tant que photographe, un métier que j’associe à l’art du collectionneur. En appliquant un ordre à l’univers chaotique qui est le nôtre, en regroupant les choses par catégories, puis dans un livre ou une exposition, je parviens à affirmer de façon plus cohérente ma relation au monde.

J’éprouve aussi une grande attirance pour les objets éphémères. Leur signification et leur contexte culturel se modifient à mesure que le monde change. Beaucoup de ces objets sont en lien avec des personnes ou des événements qui renvoient à la gloire révolue d’époques et de lieux bien précis. Quand cette gloire s’enfonce dans le passé, l’objet prend une résonance nouvelle, et c’est ce phénomène qui est au cœur des collections présentées ici.

Songeons par exemple aux objets liés au programme spatial russe, Spoutnik et le voyage triomphal de Gagarine dans l’espace, le 12 avril 1961. Il nous est impossible d’imaginer la célébrité qui fut celle du cosmonaute russe à l’époque. Beau, jeune, il incarnait le parfait héros de la modernité soviétique. Pourtant, sa vie sombra très vite dans l’alcool, et il mourut dans un accident d’avion en 1968. Ainsi chutent les idoles. Mais les souvenirs qu’il nous a laissés restituent parfaitement la fierté éprouvée alors par les Soviétiques.

Les premiers objets liés à une personnalité que j’ai commencé à collectionner sont associés au Premier ministre Margaret Thatcher. Je détestais profondément Thatcher, et j’avais du mal à croire qu’on pût collectionner une tasse avec sa photo dessus – tellement de mal que j’ai commencé, avec un rien de perversité, à collectionner moi-même ce genre d’objets. Je me souviens même avoir signé, en rechignant, un chèque au profit du Parti conservateur pour obtenir une grande assiette avec l’image de la Dame de fer.

Presque par compensation, j’ai aussi collectionné tout ce qui avait un rapport avec la grève des mineurs de l’hiver 1984-1985. Ceux qui ont vécu cet épisode tragique se souviennent du tournant qu’il a représenté dans l’histoire de la Grande-Bretagne. J’ai collectionné les assiettes que des mineurs isolés fabriquaient et vendaient pour collecter des fonds, alors que je ne savais même pas que de tels objets existaient avant de lire un article à ce sujet dans The Observer. Le seul distributeur dans tout le pays était un postier qui faisait cela à mi-temps, en guise de hobby. Aux assiettes s’ajoutèrent des posters de la grève, dont beaucoup sont d’une rusticité charmante ; j’ai même un ticket de tombola dont la vente servit à acheter un panier de friandises de Noël pour un mineur.

La plupart des objets de ce livre ont été achetés sur eBay, qui a été pour moi une révélation. Avec eBay, je peux m’asseoir n’importe où dans le monde et dénicher les objets les plus improbables, d’un paquet de chips Spice Girls à une boîte de kulfi Ben Laden en provenance du Pakistan. On apprend vite quels sont les objets ordinaires, et lorsque quelque chose d’inhabituel apparaît ou semble nouveau à vos yeux, il n’y a plus qu’à enchérir. Je me demande souvent qui sont les gens qui s’intéressent aux mêmes objets que moi, mais, bien que l’on soit amené à connaître les acheteurs avec lesquels on se trouve en concurrence, je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui s’intéressait vraiment aux mêmes sujets.

Tout cela est très loin de mes premières années de collectionneur, quand je dépendais des brocanteurs et des vendeurs à la sauvette. A l’époque, quand on trouvait une tasse Thatcher, c’était un événement ; aujourd’hui il s’en vend vingt par jour sur eBay. Mais j’ai encore des frissons quand je parcours un marché aux Puces, par exemple à Buenos Aires, et que je tombe sur un sac en plastique Eva Perón des années 1950 ou, comme cela m’est arrivé récemment, sur une figurine en plastique du footballeur argentin Diego Maradona.

Certains objets m’ont été offerts par des amis qui encouragent ma passion. Mon confrère chez Magnum, le photographe Thomas Dworzak, est revenu d’un reportage sur la seconde guerre d’Irak avec des montres et des réveils Saddam Hussein. Plus récemment, ma collection s’est enrichie d’autres souvenirs de Saddam, sous forme de vases et de plaques.

Parfois, il arrive que l’objet soit si étrange que cela me met dans tous mes états. Je me souviens d’un pare-boue de camion totalement loufoque orné d’une image de Ben Laden ; ou de tapis de W.-C. Saddam et Ben Laden. Certains objets me tapent tout simplement dans l’œil, comme ce paquet géant de Medallion Cheese Curls, de près d’un mètre de haut ; je n’avais jamais vu de paquet de chips aussi grand et le voyage de retour depuis Memphis en sa compagnie fut une équipée assez amusante. J’ai même voulu démarrer une collection d’objets alimentaires gigantesques, mais je n’en ai plus jamais retrouvé de cette taille, et ma collection ne contient qu’une pièce unique.

Peut-être vous demandez-vous ce qui rassemble vraiment toutes ces pièces en une seule et même collection. C’est à mes yeux une évidence : tous ces objets ont été mis au rebut après un événement, sensationnel ou non, tombé dans l’oubli, ou après que les personnalités auxquelles ils sont liés eurent disparu. Ce sont les spectres des manies humaines.