Petit Journal # 56 : "Planète Parr"
La collection de Martin Parr





Exposé et publié dans le monde entier, membre de l’agence Magnum depuis 1994, le photographe britannique Martin Parr a profondément modifié les valeurs et les thèmes de l’iconographie contemporaine, brouillant, dans une perspective décapante, les distinctions entre art et culture populaire. Avec les travaux qu’il a réalisés pour la presse et grâce à ses nombreuses séries documentaires, il a ouvert le photoreportage à des sujets de société tels que la consommation, les loisirs, les transports de masse ou le luxe. Photographe prolixe et réputé, Martin Parr est aussi un prescripteur : il consacre une part active de son temps à explorer la scène artistique, s’intéressant autant aux démarches méconnues ou récentes qu’aux figures historiques.

L’orientation et l’étendue de sa collection personnelle affirment sa vision peu orthodoxe de l’image, à la fois critique et empathique. Une partie du corpus considérable et envahissant entreposé dans sa maison de Bristol, qu’il conçoit comme le matériau d’un travelling museum (les quarante et une expositions simultanées de sa série " Common Sense" sont inscrites au Livre des records), est exposée ici selon un principe thématique. La passion de Martin Parr pour les livres de photographies – il possède un ensemble unique au monde qu’il complète au fil de ses voyages – relève selon ses propres mots d’une véritable addiction. Sa collection s’étend aux cartes postales et à d’innombrables objets d’usage populaire, qui incarnent différentes visions d’un événement, d’un personnage de l’actualité ou d’un thème. À la fois ordinaires et stupéfiants, comiques et tragiques, porteurs de contradictions et d’obsessions, ces objets sont pour Parr les indicateurs de la folie grandissante du monde dans lequel il vit.

Présentée initialement à la Haus der Kunst de Munich et conçue par Thomas Weski en étroite collaboration avec l’artiste, l’exposition "Planète Parr : la collection de Martin Parr" s’étoffe au Jeu de Paume d’un reportage photographique sur dix villes du Royaume-Uni, réalisé dans le cadre d’une commande du quotidien The Guardian, ainsi que de cinq images de champs de courses français, venues récemment enrichir la série "Luxury". S’y ajoutent également quarante photographies de "Small World", la série culte que Martin Parr a dédiée au tourisme de masse, installées pour la circonstance dans le jardin des Tuileries.
L’ensemble dévoile ainsi l’éclectisme d’un artiste pour qui l’acte de collectionner et l’investigation du visible par la photographie participent d’une même tentative de déchiffrement du monde, dont cette exposition offre une lecture imprévisible. Il existe une "planète Parr", monde caustique et anticonformiste qui, sans être tout à fait le nôtre, lui ressemble beaucoup.

Né à Epsom en 1952, Martin Parr a grandi dans une famille de la classe moyenne de la grande banlieue de Londres. Ses parents étaient passionnés d’ornithologie, et son père l’emmenait observer les oiseaux chaque semaine. C’est son grand-père, George Parr, membre de la Royal Photographic Society, qui l’a initié à la pratique photographique. Peu scolaire, le jeune garçon manifeste très tôt sa curiosité pour les activités artistiques. La photographie documentaire qui a une longue tradition en Grande-Bretagne et qui est soutenue par la revue Creative Camera à partir des années 1960, est alors une activité assez marginale.
À la même époque, la culture pop introduit la photographie dans l’art. Martin Parr a su envisager la pluralité des formes et des langages du médium et s’inspirer de ces deux courants. Lecteur de Creative Camera, il est marqué par deux expositions qu’il visite à Londres en 1970, celles de Bill Brant et d’Henri Cartier-Bresson. Parr entre la même année à la Manchester Polytechnic. Pendant ses études dans cette école très axée sur la technique, il découvre son intérêt pour les cartes postales et les chromos. Son premier reportage, dans un hôpital psychiatrique, soulève quelques réticences chez ses professeurs, mais Parr poursuivra néanmoins son travail de prélèvement photographique sur le mode de la chronique sociale. Pour son diplôme, en 1973, il construit un environnement réunissant des objets, des cartes postales et ses photographies ; le tout est accroché dans un décor de chambre à coucher cosy et agrémenté de parfum bon marché et de musique de variété. Le titre est Home Sweet Home.
En 1974, Parr s’installe à Hebden Bridge, une ancienne ville textile dépeuplée au Nord de Manchester, avec un groupe d’amis photographes. Ensemble, ils ouvrent l’année suivante un lieu d’exposition, l’Albert Street Workshop. Parr commence à vivre de son travail et réalise plusieurs enquêtes photographiques sur les habitants de la ville, enregistrant ainsi certaines traditions mais aussi les stigmates du déclin économique de l’époque. Il travaille notamment longuement avec les habitués d’une chapelle méthodiste, Crimsworth Dean, qu’il photographie en noir et blanc tandis que sa femme, Suzie, enregistre des entretiens. Cette époque, marquée par la construction de sa conscience sociale et par l’intimité avec une communauté, est fondamentale pour le jeune photographe.
Mais c’est la parution, au début des années 1980, d’un livre portant sur le mauvais temps anglais, Bad Weather, qui fait de Martin Parr un photographe de renom. Ses clichés noir et blanc sont empreints d’un humour singulier. Pour autant, ils ne recourent pas plus au procédé du smile shutter (déclenchement de l’appareil au moment où le modèle sourit) qu’ils ne se veulent moqueurs. Chaque appareil, nous dit Wim Wenders, photographie dans deux directions : particulièrement pertinent dans le cas de Martin Parr, ce propos fonde en partie la légitimité de son travail. Celui-ci souligne d’ailleurs que ses oeuvres peuvent être considérées à la fois comme une vision contemporaine de la société et un autoportrait.
Au cours de ces années, pendant lesquelles il réalise des compositions complexes, sans indulgence à l’égard des modèles, Martin Parr intègre le vocabulaire de l’imagerie populaire et utilise jusqu’à l’excès les couleurs criardes, en dépit de l’opposition traditionnelle des cultures high et low. Parr se voit parfois reprocher d’associer à sa démarche documentaire une esthétique de la séduction qui recourt à l’exagération ou au grotesque. Il entend ainsi déjouer les pièges d’un supposé "bon goût", attitude qui l’a toujours conduit à s’intéresser à la rencontre entre les images et les objets – "souvenirs" ou "dérivés" –, et à accumuler les éléments décoratifs ou les ustensiles illustrés de son temps. Il cherche à faire apparaître tant les caractéristiques culturelles des différents pays que leur nivellement et leur globalisation. Le spectateur peut ainsi associer certains signes de la mondialisation avec des expériences visuelles, lier l’individuel au collectif et valoriser la singularité qui subsiste malgré tout dans les pratiques de chacun.


Les livres de photographies

Les nombreux livres de photographies, britanniques et du monde entier, dont Martin Parr a commencé l’acquisition avec Les Américains de Robert Frank alors qu’il était étudiant à la Manchester Polytechnic, constituent le fondement de sa collection et un exceptionnel panorama de l’histoire du médium. De la publicité à la propagande, de l’œuvre de commande au livre d’artiste, tous les champs d’application de la photographie sont représentés au sein de cet ensemble, qui inclut également des book dummies, maquettes conçues par les artistes en préparation de leurs livres, montrées ici en vis-à-vis de plusieurs clichés originaux. Martin Parr s’est largement appuyé sur son fonds personnel pour élaborer, avec Gerry Badger, une publication en deux volumes retraçant l’histoire du livre de photographies, dont une version française a été publiée, sous le titre Le Livre de photographies : une histoire, en 2005. Depuis quelque temps, le photographe s’attèle à défricher le terrain, totalement méconnu en ce domaine, de l’Amérique du Sud, ce qui devrait aboutir à une nouvelle publication en 2010.


Les photographies

Les thèmes à caractère social chers à Martin Parr ont orienté la constitution de sa collection de photographies, qui réunit des œuvres l’ayant influencé et dont se nourrit encore sa propre démarche. L’artiste possède notamment la plus importante collection privée de photographies britanniques constituée à ce jour : des images documentaires signées Tony Ray-Jones, Chris Killip ou Graham Smith côtoient celles de Keith Arnatt, Mark Neville, Jem Southam ou Tom Wood. L’autre volet de la collection se compose d’œuvres de photographes du monde entier, parmi lesquels on compte des figures historiques comme Robert Frank, Garry Winogrand ou William Eggleston, des proches de Martin Parr comme John Gossage et Gilles Peress, mais aussi des personnalités découvertes plus récemment, représentatives notamment de la photographie japonaise, comme Osamu Kanemura, Kohei Yoshiyuki, Rinko Kawauchi…


Les cartes postales

L’éventail de cartes postales conservées par Martin Parr couvre toute l’histoire de cet objet imprimé et comporte plusieurs des premiers spécimens datant de la fin du XIXe siècle. Au début du XXe siècle, la carte postale sous forme de reportage est une production rapide et économique mais les potentialités techniques de la photographie favorisent également l’essor des cartes de fantaisie et inspirent de nombreux artistes. Le fonds de Martin Parr comprend notamment des cartes signées Warner Gothard (fondateur du studio Barnsley qui a fait sa spécialité des images d’accident) ou John Hinde (créateur, dans les années 1950, d’une agence de cartes postales, connues pour la qualité et la vivacité de leurs couleurs), des cartes postales de vacanciers ou encore des curiosités, à l’exemple des boring postcards (cartes postales ennuyeuses) exaltant des vues d’autoroutes, d’immeubles préfabriqués, d’intérieurs privés ou publics. Ces cartes témoignent des usages variés dont ce mode de communication simple, bon marché et populaire a fait l’objet, ainsi que de l’invention d’un véritable langage visuel. À travers leur encadrement par séries, Martin Parr fait apparaître son intérêt pour la forme, les variations sur un thème et les possibilités d’un genre, ce qui renvoie à sa propre pratique.


Les objets

Divers objets jalonnent l’accrochage : ils s’apparentent à l’ère des Spoutniks soviétiques, au "règne" de Maggie Thatcher, au succès du groupe pop des Spice Girls, à l’attentat du 11 septembre… Autant d’événements qui ont façonné la mémoire collective par leurs fréquentes évocations dans les médias, où l’image joue un rôle fondamental. Ces objets ont été collectés par Martin Parr parce qu’ils révèlent, en raison des différents discours qu’ils soutiennent, les paradoxes de l’esprit de son temps. Leur association par thème les charge de significations plus complexes qu’il n’y paraît : "J’éprouve […] une grande attirance pour les objets éphémères. Leur signification et leur contexte culturel se modifient à mesure que le monde change. Beaucoup de ces objets sont en lien avec des personnes ou des événements qui renvoient à la gloire révolue d’époques et de lieux bien précis. Quand cette gloire s’enfonce dans le passé, l’objet prend une résonance nouvelle, et c’est ce phénomène qui est au coeur des collections présentées ici."
Dans le hall du Jeu de Paume, un choix d’objets à l’effigie de Barack Obama, pour certains vraiment extravagants, offre un exemple récent de la transformation d’éléments de consommation en slogans politiques. Préservatifs, produits alimentaires et cosmétiques affichant "qu’il est temps de faire un nettoyage" mêlent étrangement programme politique, sexualité et rituels corporels.


Luxury (1994-2008)

Avec la série "Luxury", Martin Parr enquête sur la richesse dans le monde, un thème documentaire moins fréquent, mais aussi complexe à ses yeux que celui de la pauvreté. Il s’est rendu dans les villes de Dubaï, Durban, Miami ou Moscou pour photographier défilés de mode, foires d’art, marchés de produits de luxe ou champs de courses hippiques. Dans la lignée de ses précédents projets sur les classes moyennes et ouvrières, Martin Parr pose un oeil intransigeant sur les comportements, confinant au grotesque, d’une classe internationale encore émergente, dont les codes sociaux sont fondés sur l’ostentation et la dépense. Cinq nouvelles photographies, prises en France sur les champs de courses de Chantilly et de Longchamp (Prix de l’Arc de Triomphe), prolongent la série avec insolence.


Le Guardian Cities Project (2008)

En réponse à une commande du quotidien britannique The Guardian, Martin Parr a effectué un travail d’investigation sur dix villes du Royaume-Uni : Belfast, Brighton, Bristol, Cambridge, Cardiff, Édimbourg, Leeds, Liverpool, Manchester et Newcastle. Agrémentée d’un texte livrant les impressions personnelles de l’artiste, chaque série, composée de portraits des habitants et de paysages urbains, a fait l’objet d’un supplément au journal, diffusé gratuitement dans la ville photographiée et ses environs. Au Jeu de Paume, des doubles pages extraites de ces suppléments s’accompagnent d’une sélection des tirages publiés. Ici Martin Parr montre les endroits les moins pittoresques et touristiques de son pays, sans cependant chercher à porter un quelconque jugement sur ses semblables, qu’il ausculte avec empathie mais sans illusion. En véritable collectionneur, il préserve là encore les traces infimes, vouées à l’oubli, qui contiennent le portrait de son époque.


Les films

Trois films de Martin Parr sont présentés dans l’exposition : Vyvyan‘s Hotel (1998), Think of England (1999) et It‘s nice up North (2005).


Small World (1986-2005)

Consacrée au tourisme de masse, cette série entreprise dans les années 1980 trouve une place très à propos dans le jardin des Tuileries, lieu touristique par excellence. Martin Parr y interroge la culture et le mode de consommation des classes moyennes. Il souligne en particulier leur attirance pour des objets, des tenues vestimentaires et des destinations stéréotypés, qui cohabite paradoxalement avec un désir d’originalité ou d’aventure. Dans ces photographies désormais célèbres, le spectacle est au premier plan : armés de caméra vidéo, les touristes semblent davantage fascinés par les cartes postales et les bibelots que par les lieux qu’ils sont venus découvrir, un comportement auquel nul n’échappe…