Satellite 3
Programmation proposée par
Elena Filipovic
octobre 2009 — janvier 2011

Certains artistes sont, pourrait-on dire, hantés par une idée. Aussi obsédant qu’un fantôme, une pensée, un sujet ou un thème particulier réapparaît parfois fréquemment dans leur œuvre — ceci bien que la forme matérielle finale puisse différer grandement. L’expérience propre à l’art serait alors le moyen de découvrir et comprendre des revenants qui, autrement, demeureraient cachés — une façon aussi de prendre conscience de ceux qui nous appartiennent … Chacun des artistes invités à la troisième édition de la programmation Satellite a imaginé, pour le Jeu de Paume, une œuvre majeure qui s’efforce d’accepter et fait inéluctablement retour sur le fantôme qui les hante — qu’il s’agisse d’une histoire personnelle, d’une fascination pour l’illusion théâtrale, du désir de miner le pouvoir de l’architecture ou d’une tentative radicale pour dématérialiser l’œuvre d’art.

Inspirés par la dimension interstitielle propre à la programmation Satellite — qui se glisse dans les intervalles ou à la périphérie de la programmation principale du Jeu de Paume —, ces quatre projets singuliers sont le fait d’artistes dont le travail a pour point commun de révéler des lacunes ou de dissimuler certains types d’histoires. En ce sens, on peut affirmer qu’en dépit de pratiques fort différentes, ils travaillent volontiers à l’intérieur de ou sur un entre-deux – entre vérité et fiction, lieu et non-lieu, visibilité et invisibilité. Tel serait alors le fantôme commun qu’ils nous permettraient de discerner : de fait, et quelle que soit la façon dont ils y parviennent ou la forme que prend leur œuvre, leur travail témoigne d’une préoccupation constante pour les manières variées dont l’art dévoile les brèches qui marquent la connaissance, le souvenir ou la perception et constituent la contingence de ce que nous nommons "vérité", "réel" ou "Histoire".



À PROPOS DES ARTISTES


> TRIS VONNA-MICHELL, Anglais, né en 1982, vit à Southend.
> MATHILDE ROSIER, Française, née en 1973, vit à Berlin
> KLARA LIDÉN, Suédoise, née en 1979, vit à Berlin
> TOMO SAVIC-GECAN, Croate, né en 1969, vit à Amsterdam


> Conteur de talent, TRIS VONNA-MICHELL élabore des histoires raffinées qu’il narre devant des auditeurs avec un débit de voix précipité tout à fait caractéristique, ou qu’il laisse derrière lui sous forme d’indices ou de traces évoquant les liens extravagants et incompréhensibles qui se nouent entre des choses disparates. Quel que soit le thème apparent que sa voix aborde (la ville postindustrielle et en ruines de Detroit, un film démodé des années 1980, une ancienne scène musicale, le chemin de fer allemand, un homme nommé Otto Hahn, des édifices détruits par un bombardement aérien), son véritable sujet — toujours, et peut-être, inéluctablement — reste l’histoire (avec et sans majuscule). Et la façon dont l’histoire (par nécessité et par définition) emprunte des voies détournées pour se rendre là où elle se rend, un peu comme l’artiste-orateur.

Des œufs de caille, une maison qui s’écroule en Angleterre, un poète d’avant-garde ou encore, un voisin négligent sont, par exemple, les protagonistes de l’histoire la plus sophistiquée à ce jour conçue par l’artiste, In Search of Henri Chopin (2007). Avec le soutien des commissaires Bart van der Heide et Caterina Riva, Vonna-Michell a présenté, dans le cadre d’un projet lié à Henri Chopin, une collection complète de matériaux éphémères sur et autour de ce poète disparu, et constituée à partir des archives privées de celui-ci. Figure importante, mais relativement obscure de l’avant-garde française de l’après-guerre, père du dactylo-poème, mais aussi de la poésie sonore et concrète, peintre, graphiste, typographe, éditeur indépendant ou encore, cinéaste, Chopin fut, quelques temps durant, le voisin du jeune Tris Vonna-Michell. L’étrange proximité de ce personnage avec le futur artiste-conteur (qui fera également de la voix son médium central) alimentera les enquêtes narratives imaginaires et les rêveries vocales de Vonna-Michell, fondées, comme toujours, sur des recherches poussées, le recueil de faits et une investigation personnelle.

Prolongeant le travail en cours sur Chopin (mort en 2008), le projet conçu par Vonna-Michell pour le Jeu de Paume (et première exposition individuelle de l’artiste dans la capitale) sera l’aboutissement de plusieurs mois de recherches menées à Paris dans le but de rencontrer les connaissances ou collègues encore vivants du poète défunt, et de recueillir images, films, ouvrages ou matériaux témoignant de la production prolifique mais largement méconnue de Chopin. Œuvre sonore et cinématographique, l’installation qui en résultera, combinera (comme dans la plupart des projets de Vonna-Michell) le fait et la fiction, ce qui a été minutieusement prévu et la simple coïncidence, le concret et l’imaginaire, l’Histoire (avec un H majuscule) et l’interprétation (qui revêt alors une dimension intime), au travers d’une sorte de quête des origines – celles de l’avant-garde des années d’après-guerre, mais également celles de l’artiste lui-même. Véritable livre d’artiste, l’ouvrage qui accompagnera l’exposition comprendra un texte de Vonna-Michell sur son art et ses recherches sur Chopin. Les carnets dans lesquels il a inscrit les pensées, impressions et idées singulières qui sont au cœur de sa pratique narrative, inspireront la forme du catalogue.


> Les œuvres de MATHILDE ROSIER n’ont décidément rien de contemporain. Sans faire appel à la nostalgie ou au passéisme, elles paraissent pourtant hors du temps. De même sont-elles, en quelque sorte, hors du lieu, en ce qu’elles explorent l’insaisissable frontière entre théâtre et réalité, entre nature et culture. Dans le film Entr’acte (2003), réalisé avec l’artiste polonaise Paulina Olowska, la couleur de l’image se confond avec celle des murs patinés, suscitant l’ombre jaunie des temps anciens. "L’action" du film est ainsi décrite : "L’image cinématographique, presque aussi statique qu’un tableau baroque, montre le jardin d’hiver d’un palais ouvrant sur un parc. Rosier en personne est assise devant un piano, absorbée par les notes apparemment sans suite qu’elle est en train de jouer. Près d’elle, un jeune homme est affalé dans un fauteuil, immobile et comme profondément endormi. De temps à autre se devine, au fil de cette simple scène, la silhouette d’un personnage errant dans la pénombre extérieure." Dans la lignée d’une tradition cinématographique qui ressort à la fois de Luis Buñuel et Marguerite Duras, le décor décadent du film dévoile par la fenêtre une nature luxuriante qui annonce certains thèmes récurrents dans l’œuvre de Rosier : quasi figée et fortement onirique, la scène recourt à plusieurs conventions artistiques historiques (tableaux vivants, pictorialisme, paysage, portrait) pour interroger l’actualité du "réel". En outre, dans ce film comme dans tant d’autres de l’artiste, une temporalité assez peu conforme aux normes cinématographiques fait de l’image le véhicule d’une tension entre sa théâtralité et son action quasi suspendue. Dans le prolongement de son goût pour la théâtralité, Rosier a récemment conçu pour le Jeu de Paume une installation sophistiquée en trois parties composée d’un film qui a pour décor une scène de théâtre, d’une exacte reconstitution de la scène au Jeu de Paume, ainsi que de divers accessoires provenant du film et intégrés à l’espace réel de l’exposition. Entraînant le spectateur vers l’envers du décor, le nouveau film de Rosier et ses reconstitutions génèrent une inquiétude visuelle entre fait et fiction, intérieur et extérieur, entre l’espace de l’exposition et le théâtre qui incite le spectateur à se demander s’il est véritablement possible de situer le réel.


> En exploitant des interventions architecturales, des structures ou matériaux détournés, des espaces situés à l’arrière d’autre chose, KLARA LIDÉN dévoile certaines constructions et conventions sur lesquelles repose la société. Pour l’une de ses dernières œuvres, intitulée Elda för kråkorna (2008), elle a, avec des matériaux existants, bâti des murs de fortune à l’intérieur d’une galerie, créant un nouvel espace invisible destiné à abriter les pigeons des environs. La structure, non seulement fournit un inutile "chauffage pour pigeons" (traduction littérale du titre suédois inspiré d’un dicton local), mais encore, dessine un espace négatif de la galerie commerciale qu’accompagne le bruit intermittent des oiseaux.
Comme pour la plupart de ses projets, elle proposera au Jeu de Paume une intervention sur site originale, actuellement en cours de développement.


> TOMO SAVIC-GECAN conçoit des œuvres qui littéralement, prennent corps entre le présent et le futur, entre l’ici et l’ailleurs, entre un espace public et un autre, entre l’esprit du spectateur, où que ce dernier se trouve, et le lieu institutionnel de l’exposition, qui pourrait bien se produire dans un endroit différent. C’est le cas lorsqu’il invente une situation dans laquelle le spectateur d’une exposition qui a pour thème "l’économie" doit fixer le prix d’entrée de celui ou celle qui lui succède immédiatement — (Untitled, 2000) ; ou encore, dans Untitled, 2005, présenté à la Biennale de Venise, en 2005, et dans lequel une phrase inscrite sur le mur rappelle que le nombre de visiteurs pénétrant à cet instant dans un centre d’art à Amsterdam a un impact sur une piscine publique de Tallinn (laquelle, programmée pour recevoir l’information en temps réel, modifie sa température en conséquence).

Pour la programmation Satellite, l’artiste présentera une œuvre nouvelle en deux parties, l’une située à l’intérieur du Jeu de Paume, l’autre – qui sera son reflet exact – dans un second lieu institutionnel, la Kunsthall de Bergen en Norvège. Ces deux parties proposeront la fidèle reconstitution d’un espace réel du Jeu de Paume, avec toutefois une modification aussi minime que cruciale : dans chaque salle, l’un des murs sera conçu de sorte à bouger avec une extrême lenteur chaque fois qu’un visiteur pénètrera dans le lieu situé en Norvège. Au travers de cet infime rétrécissement, chaque pièce sera effectivement le miroir de l’autre, le mouvement de la première salle étant, après un bref délai, déclenché par les visiteurs de la seconde.

Le "contenu" de la pièce dont il ne reste plus que le volume correspond au conventionnel "cube blanc" institutionnel revisité par l’artiste, ici dédoublé et traité de sorte à suivre quasi monstrueusement (avec un sentiment chaque fois accru de claustrophobie) l’action de son double, à l’autre bout de la capitale. Liant deux institutions et deux publics (dont certains membres pourront n’avoir pas conscience que leur entrée dans un lieu a des conséquences ailleurs), l’intervention architecturale de Savic-Gecan s’inscrit dans le goût de l’artiste pour des œuvres visionnaires créant une expérience esthétique au travers d’espaces et de temps distincts.

Cette exposition est coproduite par le Jeu de Paume et la Bergen Kunsthall, Bergen (Norvège)