"L’Image témoin :
l’après-coup du réel" / 9
"Le temps de l’image et le temps du trauma. Après-coup et postmémoire",
avec Richard Rechtman, Soko Phay-Vakalis et Davy Chou à partir de son film Le Sommeil d’or
le 26 avril 2013
18h30
Concorde, Paris

> "Le temps de l’image et le temps du trauma. Après-coup et postmémoire"
Neuvième séance du séminaire avec Richard Rechtman, psychiatre, Soko Phay-Vakalis, historienne de l’art, Davy Chou, cinéaste et Emmanuel Alloa, philosophe.

La violence d’un événement ne se mesure souvent qu’aux traces qu’il laisse, une fois passé. Et ces traces peuvent persister longtemps. Le concept de "postmémoire", développé par la théoricienne américaine Marianne Hirsch, concerne les effets traumatiques du génocide, non pas sur les victimes directes, mais sur les générations suivantes. Dans quelle mesure peut-on comparer les résurgences, toujours différées, de la mémoire, à l’effet d’une image qui demeure et persiste, de façon lancinante, même quand ce qu’elle montre a déjà disparu ? L’après-coup de la mémoire ressemblerait-t-il donc en quelque sorte à l’effet de persistance rétinienne qui décrit le fait que l’œil conserve en mémoire des images passées qui viennent s’immiscer dans ce l’on voit au présent ? Comment se manifestent les séquelles d’un traumatisme, et comment viennent-elles hanter la vie des survivants ? Comment se transmettent-elles, involontairement, même aux générations suivantes qui n’ont pas vécu directement les faits ?
Il s’agit d’approcher ces questions depuis deux angles d’approche différents : depuis la perspective clinique et depuis la perspective esthétique. De quelle façon les images latentes continuent-elles de hanter involontairement les survivants ? Et quelles images les générations suivantes se choisissent-elles, quand les images font défaut ? On analysera en particulier le cas de Davy Chou, petit-fils de l'un des principaux producteurs de cinéma au Cambodge dans les années 60 et 70, Van Chann. Dans son film, Le Sommeil d’or" (2012), Davy Chou entreprend une véritable archéologie mémorielle, pour essayer de reconstituer l’immense héritage cinématographique détruit en quasi-intégralité par les khmers rouges en 1975, et qui ne survit que dans le souvenir des témoins.

Richard Rechtman est psychiatre et anthropologue. Directeur d’études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), il dirige à Paris la consultation psychiatrique pour les réfugiés du Sud-Est asiatique et a étudié en détail la question des effets à retardement du génocide sur les survivants. Parmi ses publications, l’ouvrage coécrit avec D. Fassin : L’Empire du traumatisme. Enquête sur la condition de victime (Flammarion, 2007).

Soko Phay-Vakalis est critique d’art et maître de conférences au département d’Arts plastiques de l’Université Paris 8 –Saint Denis, où elle enseigne notamment l’histoire des dispositifs visuels et les enjeux de l’art à l’époque de la mondialisation. D’origine cambodgienne, elle œuvre par ailleurs à une reconstitution de la mémoire du génocide, à travers des ateliers de création, des expositions et des colloques en France, au Cambodge et aux États-Unis.

Davy Chou est un cinéaste franco-cambodgien, né en 1983 à Paris. Après plusieurs court et moyens métrages, il réalise en 2012 son premier long-métrage documentaire Le Sommeil d’or.

Le vendredi 26 avril à 18 h 30,
à l'auditorium du Jeu de Paume.

Entrée : 3 euros / Gratuite sur présentation du billet d'entrée
aux expositions (valable uniquement le jour même)
et pour les abonnés du Jeu de Paume.


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> "L’Image témoin : l’après-coup du réel", séminaire en 10 séances sous la direction d’Emmanuel Alloa, philosophe, en collaboration avec le département d’Arts Plastiques de l’Université Paris 8.

Dans La Chambre Claire, Roland Barthes affirmait que le "noème" de la photographie, c’est son "ça a été", autrement dit le fait que la plaque photosensible garde la trace ineffaçable d’un événement. De façon analogue, on pourrait dire que le "noème" du témoin, c’est son "avoir été là", autrement dit le fait que le témoin fut présent au moment fatidique. Et pourtant, le témoin ne deviendra réellement témoin qu’à rebours, une fois qu’il se porte témoin d’une expérience irrémédiablement passée et qu’il redonne voix à ce qui n’est plus par l’après-coup de son témoignage. Face à la violence extrême qui marque le XXe siècle, qu’est-ce que cela signifie que de penser les images qui, tant de fois, enregistrèrent les actes de barbarie, non pas tant comme des documentations de faits objectifs, mais comme des réarticulations testimoniales qui ne se limitent pas à répéter le passé mais qui le produisent tout autant, de façon performative ?

Façon de repenser la question de la limite du représentable, face au génocide. Tout génocide se caractérise par le déni de son caractère génocidaire : à l’anéantissement total s’ajoute l’anéantissement total des traces de l’anéantissement. Le séminaire affrontera la question de l’irreprésentable à travers ce que nous nommerons "l’éthique testimoniale" : à l’instar du témoin, l’image ne pourra jamais restituer la totalité des faits et ce qu’elle montre ne démontrera jamais rien. Dans sa partialité et son imperfection constitutive, elle conteste malgré tout la logique totalitaire qui peut prendre deux visages : la surexposition pornographique du tout-visible d’un côté et l’interdit théologique de toute visibilité de l’autre.

Emmanuel Alloa est philosophe et théoricien de l’image. Maître de conférences en philosophie auprès de l’Université de Saint-Gall (Suisse), il est Senior Fellow auprès du Centre eikones sur l’image (Bâle) et enseigne l’esthétique au département d’Arts plastiques à l’Université de Paris 8. Dernières publications : La Résistance du sensible (Kimé, 2008), Penser l'image (Presses du réel, 2010), L’Image diaphane (diaphanes, 2011), Du sensible à l’œuvre (La lettre volée, 2012). Il codirige auprès des Presses du réel la collection "Perceptions" dédiée à la logique du visuel et à ses transformations contemporaines. Ses recherches actuelles portent sur l’image testimoniale.