Satellite 7 : "Histoires d'empathie"
Une proposition de Nataša Petrešin-Bachelez

En accès libre, Satellite est confié chaque année à un commissaire différent chargé de la programmation de trois expositions au Jeu de Paume, et d’une exposition à la Maison d’art Bernard Anthonioz (Nogent-sur-Marne). Les artistes invités occupent les espaces interstitiels du Jeu de Paume (mezzanine, foyer), qui deviennent un champ d’expérimentation, d’interrogation et d’échange. Pour la septième édition de Satellite, le Jeu de Paume a invité la critique d’art et commissaire indépendante slovène Nataša Petrešin-Bachelez.

Depuis plusieurs décennies, l’anthropologie et les sciences sociales en général plaident en faveur de la réflexivité ou de l’observation participante dans ce que l’on nomme le tournant réflexif. Étant admis que chacun a une subjectivité, les considérations locales et le rôle que l’on joue dans le travail de terrain sont devenus des paramètres à part entière, à l’initiative des mouvements féministes, constructivistes et autres qui, dans la production du savoir, prônent des perspectives situées. Le tournant réflexif a donné lieu, de la part des chercheurs/euses, à une divulgation systématique et rigoureuse de leur méthodologie et de leur propre point de vue subjectif puisque ces deux éléments sont des instruments de production de données. Il a aussi provoqué une nouvelle erreur d’interprétation de son potentiel en brouillant les comptes rendus des chercheurs/euses, en particulier en confondant réflexivité avec conscience de soi ou même avec récit autobiographique. L’analyse réflexive passe pour révéler des choix oubliés, dévoiler les alternatives cachées et les limites épistémologiques et légitimer des voix asservies par le discours objectif. Qu’est-ce que la réflexivité opère, révèle, dévoile ? Qui légitime-t-elle ? Tout dépend de qui la pratique et de la façon dont elle s’exerce1.

De manière prometteuse, cette méthode autoréférentielle s’est toutefois trouvée, depuis quelques années, un compagnonnage intéressant avec le principe d’empathie, qui porte le/la chercheur/euse à tenter de comprendre et de soutenir des actions et les motivations de ceux qu’il/elle étudie. Le style d’écriture conversationnel, mélange de récits d’expériences vécues, de témoignages à la première personne et d’observations diverses, est ainsi adopté par les anthropologues, qui estiment qu’une approche empathique est nécessaire pour que le public comprenne une situation matérielle et culturelle. L’empathie est une capacité humaine hautement appréciée dans toutes sortes d’interactions humaines – spirituelles, politiques ou scientifiques – et où le sentiment de responsabilité envers l’autre améliore la compréhension mutuelle.

En matière d’art contemporain, le tournant réflexif est perceptible dans les influences émergentes mutuelles entre pratiques curatoriales et éducation, pratiques qui ont généralisé une vue polarisée de la division du travail entre démarche curatoriale et éducative, laquelle s’est traduite par une dualité entre attention aux objets et attention aux êtres ; ou entre esthétique et éducatif ; ou encore entre travaux d’érudition et de recherche et éducation publique2.

Aujourd’hui, le processus de médiation proposé dans les institutions artistiques par les commissaires et les artistes aux côtés des équipes pédagogiques comme technique performative et mode de construction d’un discours intrinsèquement lié à l’art vise à aller au-delà de la représentation classique et des interprétations pontifiantes. Dans cette optique, "Histoires d’empathie" rend compte de la spécificité de la recherche artistique réflexive de quatre femmes artistes et de leur investissement dans des rôles d’éducatrices, de chercheuses et de militantes. Ces quatre artistes travaillent sur la façon dont elles assignent à un lieu précis l’invitation à produire une œuvre, situation ou exposition nouvelle – en l’occurrence, la programmation Satellite du Jeu de Paume – et dévoilent, à travers leur travail, les relations de pouvoir entre leur propre position, l’institution et les visiteurs.


Nataša Petrešin-Bachelez, commissaire de la programmation Satellite 7 du Jeu de Paume, est née à Ljubljana (Slovénie) en 1976. De 2010 à 2013, elle a été codirectrice des Laboratoires d’Aubervilliers. Depuis 2006, elle co-organise, avec Patricia Falguières, Elisabeth Lebovici et Hans Ulrich Obrist, le séminaire "Something you should know : artistes et producteurs aujourd’hui" autour des pratiques artistiques et de conservation à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, à Paris. En 2012 et 2013, le séminaire a été invité par la FIAC. En 2010, elle a été commissaire associée de l’exposition "Les Promesses du Passé. Une histoire discontinue de l’art dans l’ex-Europe de l’Est", au Centre Pompidou, où elle a travaillé avec les conservatrices Christine Macel et Joanna Mytkowska. La même année, elle a été commissaire invitée de Paris Photo pour la section "Statement", une sélection de galeries en provenance de l’Europe centrale. Elle a été commissaire des projets suivants : "Yona Friedman. Around the concept of Ville Spatiale", au Musée d’Art moderne de Ljubljana (2010) ; "Conspire", festival transmediale.08, Haus der Kulturen der Welt, Berlin (2008) ; "Distorted Fabric", De Appel, Amsterdam (2007) ; "Participation: Nuisance or Necessity ?", lASP IS, Stockholm (2005) ; "Our House is a House that Moves" Galerija Škuc, Ljubljana, Living Art Museum, Reykjavik (2003/2006) ; "Radical Closure", Oberhausen Film Festival (2006), où elle a assisté le commissaire et l’artiste Akram Zaatari ; "In the Gorges of the Balkans", Kunsthalle Fridericianum, Kassel (2003), dont le commissaire était Rene Block. Elle a été co-commissaire de "Société Anonyme", Le Plateau et Kadist Art Foundation, Paris (2007/2008), avec Thomas Boutoux et François Piron. En 2013, elle est la directrice artistique d’U3, Triennale d’art contemporain en Slovénie (Musée d’Art contemporain, Ljubljana), l’un des commissaires invités pour la Biennale Online (directeur artistique : Jan Hoet), et membre des jurys de plusieurs commandes d’art public à Paris et Bordeaux. Elle a également contribué à des magazines tels que e-flux journal, Bidoun, Springerin, ARTMargins, Parkett, NU: The Nordic Art Review et Sarai Reader. Depuis 2011, elle est rédactrice en chef de la revue Manifesta Journal, Around Curatorial Practices.


1. Voir Michael Lynch, "Against Reflexivity as an Academic Virtue and Source of Privileged Knowledge", Theory, Culture & Society, vol. 17, n° 3, juin 2000, p. 26-54.

2. Voir Kaija Kaitavuori, "Introduction"», in The Finnish Association for Museum Education Pedaali, Kaija Kaitavuori, Laura Kokkonen et Nora Sternfeld (dir.), It’s All Mediating : Outlining and Incorporating the Roles of Curating and Education in the Exhibition Context, Newcastle, Cambridge Scholars Publishing, 2013 (en ligne :http://academia.edu/4026101/Its_all_Mediating_Outlining_and_Incorporating_the_Roles_of_Curating_and_Education_in_the_Exhibition_Context).

Articles liés