Hailé Gerima
du 04 avril
au 25 avril 2017
Concorde, Paris

Si l’œuvre et la carrière de Hailé Gerima continuent de surprendre et de passionner, c’est sans doute que la rage qui les anime depuis le lointain Hour Glass de 1971 n’a rien perdu de sa nécessité ni de sa sinistre actualité. Une rage dont la devise serait la « décolonisation des esprits » revendiquée par Frantz Fanon, à laquelle Gerima ajoute le symbole akan sankofa qui donne son titre à son film de 1993 : « se tourner vers le passé pour pouvoir avancer ».

Des combats et des destins des Noirs des ghettos américains, aux tourments et aux luttes du peuple éthiopien, chaque film de Hailé Gerima raconte une prise de conscience. Chaque prise de conscience advient au point où la violence de l’oppression n’est plus perçue comme une fatalité, où la nécessité de penser et d’agir prend le pas sur la résignation, où l’amnésie cède la place à la mémoire.

Qu’ils soient confrontés à la violence raciale et à la violence de classe (La Récolte de 3000 ans, Bush Mama, Cendres et braises) ou perdus dans le labyrinthe d’une identité brouillée (Sankofa, Teza), les personnages de Gerima partent à la reconquête d’eux-mêmes. Ils engagent avec le monde qui les étouffe et les asservit une véritable guerre de libération, et la reconstruction d’une mémoire cachée ou distordue par la domination coloniale, sociale et raciale est l’étape déterminante de leur émancipation.
De même que ses récits documentaires s’attachent à un épisode de la lutte pour les droits civiques (Wilmington 10 – USA 10,000) ou à une emblématique victoire africaine sur l’entreprise coloniale (Adwa : une victoire africaine), les fictions de Gerima choisissent la rébellion et la résistance plus que la plainte, la réponse à la violence plus que son complaisant exposé.

Cinéaste éthiopien vivant aux États-Unis et se revendiquant « cinéaste engagé et indépendant du tiers-monde », Gerima n’a cessé de chercher à représenter les réalités intérieures de ses personnages et leur environnement, hors des stéréotypes narratifs et figuratifs de la représentation des Noirs et des « minorités » du cinéma hollywoodien.
La langue de cinéma de Gerima, ce qu’il appelle son « accent », n’est jamais naturaliste ni réductible aux codes et aux genres. Précision documentaire, liberté engagée des acteurs non professionnels, adresses directes au spectateur, télescopages des temps et des espaces et fulgurances du rêve ou de la vision se mêlent dans l’élan de l’expérimentation, sans que jamais cependant ne perde la rigueur du projet : un cinéaste africain prend la responsabilité de raconter ses histoires et son histoire, dans la langue qu’il se donne. Cette langue est aussi faite de compositions sonores : dialogues quotidiens et incantations, récits chantés et riffs de jazz, voix intérieures et sons du monde composent un chœur qui accompagne et commente le cheminement intérieur des personnages. Doit-on s’étonner que certains de ces films soient nés de rêves et de visions – Angela Davis menottée pour Child of Resistance, des yeux épiant à travers des branches de canne à sucre pour Sankofa… – quand on voit comment ce cinéma sait rendre (enfin) visibles les mondes intérieurs de ces hommes et de ces femmes enfin libérés des clichés d’une histoire dans laquelle ils ne se reconnaissent plus ?

On pourra sans doute voir ici à l’œuvre quelques-unes des influences qui ont marqué l’apprentissage de Gerima, et reconnaître par exemple la marque du « troisième cinéma » latino-américain et des « nouveaux cinémas » du monde, dans la revendication d’une expression autonome des peuples à l’heure des indépendances. Le moindre des points communs n’est pas l’intransigeant souci d’indépendance qui marque toute la pratique de Gerima. Tournant délibérément le dos au « système » du cinéma américain, le cinéaste a payé en longues années de travail obstiné la réalisation de ses films : maigres budgets, tournages arrachés au manque de moyens, distribution conquise salle après salle…

Gerima est toujours au travail. Ce cycle se veut l’occasion de découvrir la cohérence et la puissance d’un cinéaste passionné et généreux dont la voix résonne toujours au présent.

Marie-Pierre Duhamel-Muller




Programmation : Marie-Pierre Duhamel-Muller
Marie-Pierre Duhamel-Muller, enseignante et traductrice de cinéma, a participé aux sélections de nombreux festivals, dont Pesaro, Locarno, Venise et Rome, et dirigé le festival Cinéma du Réel.

Partenaires
Cycle en partenariat avec
le Festival Cinéma du réel et CINEMATEK,
avec la collaboration de Courtisane et DISSENT !
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