Les Boyadjian
Photographes arméniens à la cour du Négus
Le Petit Journal #29





Cette exposition est organisée par le Jeu de Paume
dans le cadre "d'Arménie, mon amie", Année de l'Arménie en France

avec le soutien de la Fondation Léa et Napoléon Bullukian

en partenariat avec la Maison de l'Afrique, Point de Vue et RFI

elle s'inscrit dans le parcours "Plein Soleil / l'été des centres d'art",
organisé par d.c.a / association française de développement des centres d'art,
en partenariat avec la Délégation aux Arts plastiques —
ministère de la Culture et de la Communication

Le Jeu de Paume est membre du réseau tram

Neuflize Vie soutient le Jeu de Paume




Cette exposition, qui s'inscrit dans le cadre "d'Arménie mon amie", Année de l'Arménie en France, témoigne du destin singulier d'une famille arménienne, les Boyadjian, portraitistes officiels du Négus sur plusieurs générations et observateurs privilégiés de la vie de la communauté arménienne en Éthiopie au XXe siècle. Son commissaire, le docteur Abebe Berhanu, historien éthiopien, professeur à l'Université d'Addis-Abeba et ami proche de la famille Boyadjian, présente ici des archives inédites, négatifs et tirages d'époque.
L'exposition offre un aperçu de la relation durable entre des communautés issues de deux vastes régions du monde, l'Afrique et le Moyen-Orient, très tôt solidarisées par leur appartenance à des églises chrétiennes monophysites. Elle s'inscrit dans une double histoire, celle de l'Éthiopie, rare pays d'Afrique à avoir échappé à la colonisation des pays européens, et celle de l'Arménie, une des plus anciennes civilisations au monde. Les persécutions dont ont été victimes les Arméniens à partir de 1909 ont généré une importante diaspora dans les pays d'Europe, mais aussi dans les pays arabes du Proche-Orient jusqu'en Irak, en Afrique, en Amérique et en Asie centrale. Les Arméniens y ont transféré les savoir-faire techniques développés dans l'Empire ottoman et en particulier la photographie, qui n'est pour eux frappée d'aucun interdit religieux, et l'on trouve des photographes arméniens dans le monde entier.

En Éthiopie, la présence d'une communauté arménienne est néanmoins antérieure au génocide : les premiers Arméniens sont arrivés vers 1870, sous le règne de Ménélik II (1844-1913), et leur immigration s'est développée jusqu'au début des années 1930. Avec l'occupation italienne, les Arméniens d'Éthiopie ont commencé à émigrer et, en 1974, au moment de la révolution qui met fin au règne de l'empereur Hailé Sélassié (1892-1975), l'essentiel de la communauté a quitté le pays. Elle ne compte plus aujourd'hui qu'une centaine de membres.

En Afrique, la photographie est utilisée dès le XIXe siècle mais est restée, jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, un outil essentiellement occidental, utilisé par les explorateurs, les chercheurs, les militaires puis les colons européens. Des Italiens comme l'architecte Giacomo Naretti, ou un certain Hénon qui serait l'auteur du plus ancien portrait de Ménélik II, réalisé vers 1888, ont ainsi été les premiers à pratiquer la photographie en Éthiopie. Ce n'est qu'en 1905 qu'un photographe professionnel, d'origine arménienne, s'installe à Addis-Abeba, la capitale : il s'agit de Bédros Boyadjian qui, un an plus tard, est nommé photographe officiel de la cour impériale par Ménélik II. Lorsque Bédros meurt, en 1928, quasiment ruiné après la chute de Lidj Yasou (le successeur de Ménélik) en 1916, son fils Haigaz lui succède. Le studio connaît alors une période de prospérité, grâce en particulier à l'usage de la photographie sur les papiers d'identité. Haigaz diversifie les activités du studio en ouvrant un cinéma, qui est détruit lors d'un incendie en 1936, année de sa mort. Son frère cadet, Tony, photographe et cameraman, reprend l'affaire familiale, assisté de sa sœur Dicky. Le style des portraits officiels réalisés par les Boyadjian varie peu avec les générations. Certains ont même été pris par le père puis retravaillés par l'un des fils ; ces photomontages ont souvent une finalité politique.



Les photographies de la famille Boyadjian

Simples instantanés de la vie privée, les photographies des membres de la famille Boyadjian ressemblent aux images des albums familiaux de la même époque. Qu'il s'agisse de portraits, dont certains ont été coloriés à la main par Dicky Boyadjian, des mises en scène ou des instantanés (comme ceux des excursions au lac Tana), la famille Boyadjian n'exhibe aucun signe de son appartenance à la société éthiopienne. À l'instar des Occidentaux vivant alors en Afrique, les vêtements, les accessoires, les attitudes et les codes qui régissent les compositions les assimilent à la bourgeoisie européenne.



Les Boyadjian, photographes officiels de la cour

Une partie de l'exposition est consacrée aux photographies officielles de la cour et aux reportages sur les déplacements du Négus réalisés par Tony. Le ras Tafari, couronné empereur sous le nom d'Hailé Sélassié Ier en 1930, s'est imposé en personnage quasi mythique : descendant de Ménélik — né selon la tradition des amours du roi Salomon et de la reine de Saba —, artisan, à la suite de Ménélik II, de la modernisation de l'Éthiopie, il est devenu à son corps défendant la figure tutélaire du mouvement rastafari.
Les portraits de l'Empereur et de son entourage obéissent aux codes traditionnels de représentation du pouvoir : la pose, le décor, les informations communiquées par l'image sont décidés par les usages et se réfèrent en grande partie à la culture européenne, la photographie étant une technique de représentation "importée". Le recours au photomontage vient renforcer l'image du pouvoir. Sur le portrait réalisé par Haigaz Boyadjian en 1930 à l'occasion du couronnement de l'Empereur, la croix copte qui surmonte la couronne a ainsi été placée de face, de manière à affirmer le soutien d'Hailé Sélassié à la chrétienté. Si le pouvoir n'a pas utilisé ces images à des fins de propagande, certaines, reproduites sur des timbres, des médailles ou des cartes postales, ont néanmoins connu une large diffusion.



La vie quotidienne en Éthiopie

Les deux dernières parties de l'exposition sont consacrées aux images de la vie de chaque communauté. On y voit des célébrations religieuses arméniennes, mariages et funérailles, des cérémonies officielles comme celle de la consécration des évêques de l'Église éthiopienne en 1947. On y retrouve les images et les poses occidentales de l'époque, auxquelles se plient les Arméniens, mais aussi les Éthiopiens aisés comme ces deux femmes aux coiffures africaines, sans doute voisines des Boyadjian, dont les vêtements dénotent l'influence de la mode occidentale sans s'y conformer. Quelque chose résiste, dans cette image comme dans d'autres, au nivellement de la singularité des personnes prises dans le cadre d'un studio. La beauté hiératique des deux femmes, la rectitude de leurs postures, renvoie également à l'imagerie des fresques et des tissus coptes, à l'Égypte ancienne où l'histoire occidentale de la représentation prend ses sources et stigmatise ainsi la persistance, au travers de la technique la plus sophistiquée de la modernité, de formes plus archaïques.



Les films de Tony Boyadjian

Une dizaine de films courts réalisés par Tony Boyadjian complètent l'exposition. Ils documentent quelques moments de la vie d'Addis-Abeba, depuis l'enterrement du fils d'Hailé Sélassié en 1957, aux liesses de la réception de Abebe Bikila, le fameux vainqueur aux pieds nus du marathon aux jeux Olympiques de Rome en 1960, et de Mamo Wolde, autre champion de course à pied, tous deux membres de la garde impériale.



L'Éthiopie moderne en quelques dates

1886 le roi du Choa, Ménélik, et Taitu fondent Addis-Abeba

1887 Ménélik occupe Harar et en nomme le ras Makonnen gouverneur

1888-1891 Arthur Rimbaud à Harar

1889 Ménélik II empereur

1896 victoire éthiopienne d'Adoua contre les Italiens

1897-1902 construction du chemin de fer éthiopien de Djibouti à Diré Daoua

1913 date officielle de la mort de Ménélik

1916 le successeur de Ménélik, Lidj Yasou, est renversé

1917 le chemin de fer éthiopien atteint Addis-Abeba

1924 voyage du ras Tafari en Europe et à Jérusalem ;
l'Éthiopie entre à la Société des Nations

1930 couronnement impérial de Hailé Sélassié Ier

1935 Mussolini lance ses troupes contre l'Éthiopie

1936 début de l'occupation italienne

1941 restauration de Hailé Sélassié sur son trône

1974 Hailé Sélassié est renversé par une révolution
qui confie le pouvoir au Derg (Comité)

1991 fin de la dictature de Mengistu Hailé Mariam


Les Arméniens en Éthiopie

Vers 1875 premiers éléments arméniens à Harar ; Boghos Markarian et Dikran Ebeyan passent du service de l'empereur Yohannès à celui de Ménélik, roi du Choa

1887 Sarkis Terzian entre au service du ras Makonnen ; il devient par la suite un important fournisseur d'armes de Ménélik

1894-1896 grands massacres d'Arméniens en Turquie ; de nouvelles familles s'installent à Harar où résident une cinquantaine d'Arméniens

1909 massacres d'Adana

1913 ouverture d'un cimetière arménien à Addis-Abeba

1915 début du génocide des Arméniens de l'Empire ottoman ; seconde phase de l'immigration arménienne en Éthiopie

1924 arrivée de la Fanfare royale des Quarante Enfants en Éthiopie

1930 inauguration de l'église arménienne d'Addis-Abeba ; la communauté compte environ 1200 membres

1935 inauguration de l'École nationale arménienne Kévorkoff d'Addis-Abeba

1936-1941 la communauté est affaiblie par de nombreux départs et expulsions ordonnés par les Italiens

1941-1974 la communauté retrouve son effectif et connaît une période de prospérité

1974-1991 sous le régime du Derg, les biens des Arméniens sont nationalisés, beaucoup choisissent l'exil (Canada, États-Unis, Europe, Australie)

1991 à nos jours réduite à une peau de chagrin, la communauté arménienne continue d'exister grâce aux efforts de ses membres pour sauvegarder et faire vivre son patrimoine