Petit Journal # 46 : Vasco Araújo : "Eco"

Le premier volet de la programmation Satellite de la saison 2008-2009 pourrait être la métaphore du phénomène de réflexion des ondes sonores, en vertu duquel un son est réverbéré et ainsi répété après son extinction. Eco, la pièce proposée à cette occasion par l’artiste portugais Vasco Araújo, délaisse pourtant les explications physiques du phénomène pour s’intéresser à la littérature, et à travers elle construire un imaginaire personnel où l’écho est un reflet, non plus du son, mais de nous-mêmes. Araújo crée ainsi, à partir des Dialogues avec Leuco de Cesare Pavese (1947), une nouvelle histoire interprétée par six personnages énigmatiques : un enfant, une femme, un jeune homme, deux hommes dans la force de l’âge et un homme mûr. Par une mise en scène rigoureuse, ces six personnages réunis autour d’une table n’en forment en réalité qu’un seul, qui reflète notre propre image. Un espace de confrontation se dessine ainsi, où s’expriment des craintes individuelles concernant la vie et la destinée : "Alors toi tu sais déjà !? (sourire) Ton sort, la limite..."

À l’image des vingt-sept dialogues de Pavese, le destin, la mémoire, la solitude, l’Autre, l’amour, le désamour et la mort sont au cœur de la conversation. Mais ce ne sont plus les dieux qui, dans les Dialogues avec Leuco, débattent entre eux : nous sommes ici sur le terrain des mortels, créatures déchues qui font preuve d’un grand scepticisme à l’égard du réel. "Rien n’est stable. Rien n’est stable ! Ni moi, ni moi !… Ni moi", reconnaissent-ils ainsi.

Les personnages, si différents les uns des autres, ont pourtant un point commun : la voix à travers laquelle ils s’expriment. Cette voix unique passe invariablement d’un personnage à l’autre, désorientant le spectateur. Il revient à celui-ci d’opérer la distinction, à partir des fragments de dialogue, entre ces personnages. Pour l’artiste, "travailler sur ces distinctions, c’est juger des traits d’identité, du processus de représentation et de la construction et de l’altération de l’être et du paraître". À mesure que progresse le discours, chaque personnage peut construire son identité et se matérialiser. Comme dans les précédentes œuvres d’Araújo, c’est cette voix qui donne toute sa force à l’énonciation, révélant ainsi une facette inconnue de l’énoncé." À l’instar de la nymphe Écho, condamnée par Héra à ne plus pouvoir se servir de sa voix que pour reprendre les derniers mots qu’elle entend, les personnages répètent des questions qui se succèdent les unes aux autres sans jamais trouver de réponse – et sans même en attendre : "Peut-être ! Peut-être ! Peut-être !" Au-delà de la relation que le spectateur établit avec ces personnages, "c’est à lui, selon l’artiste, qu’échoit de faire la distinction finale entre la fiction et la réalité, le vrai et le faux, qui ne correspondent pas nécessairement les uns aux autres et dans cet ordre". Peut-être sommes-nous "à la recherche d’un son qui [nous] donne une réponse pour le bonheur" ; mais pour capter ce son-là, sans doute devrions-nous avoir l’ouïe un peu plus fine.


María Inés Rodríguez,
commissaire de l’exposition






Publication
Vasco Araújo : Eco


Entretien de María Inés Rodríguez avec l’artiste
64 pages, 15 x 21 cm, broché
bilingue français / anglais
éditions du Jeu de Paume, 14 €