Joan Jonas





À la fois cinéaste, vidéaste, performeuse, sculpteur
et dessinatrice liée à l'histoire de l'avant garde new yorkaise,
Joan Jonas, très présente au plan international,
reste mal connue en France.

D'où cette exposition, conçue en deux volets :
dans les salles de l'Hôtel de Sully, le Jeu de paume propose
une mise en perspective de ses œuvres historiques ;
au Plateau, sont abordés les aspects plus récents
de sa démarche, en relation avec les œuvres
de quatre jeunes artistes sélectionnés par Joan Jonas.




Née à New York en 1936, Joan Jonas se forme à la sculpture avant d'étudier la poésie moderne, le chinois et le grec ancien. À partir de 1964, elle découvre la performance et la richesse de l'avant garde new-yorkaise, animée à l'époque par des figures aussi diverses qu'Andy Warhol, John Cage, Allan Kaprow, Jonas Mekas, George Maciunas et les membres de Fluxus. Sa rencontre avec l'œuvre de Bruce Nauman est également déterminante. En 1968, elle réalise sa première performance, Oad Lau, suivie jusqu'en 1971 de cinq autres "Mirror Piece" : au cours d'une série d'actions, elle récite des extraits de textes sur le thème du miroir, tirés du recueil de nouvelles de Jorge Luis Borges, Labyrinthes. Le film Wind, réalisé la même année, en est un prolongement. En 1969, Joan Jonas voyage au Japon en compagnie de Richard Serra et acquiert une Portapak, première caméra véritablement "portable", et dont l'invention a marqué les pratiques artistiques et documentaires de l'image. Sa première vidéo, Organic Honey's Visual Telepathy, en 1971, s'intègrera dans la performance éponyme de 1972, qui marque la rupture définitive avec la distanciation et le dépouillement minimalistes.
Entre 1970 et 1974, jouant avec le paysage et l'espace urbain, elle réalise cinq performances en extérieur. À partir de 1972, et jusqu'en 1976, elle réintègre l'espace des galeries avec des performances vidéos, dont les deux versions de Organic Honey. Elle commence ensuite la série des trois "Fairy Tales Performances", puis celle du "New Theatre" (dont les trois premières versions sont présentées au Plateau).

Marquée par le féminisme, la démarche de Joan Jonas est à la fois introspective, narrative et symbolique. Elle n'est ni réaliste ni autobiographique. Joan Jonas déclare, à propos de Organic Honey, vouloir "trouver une image féminine pour explorer les rôles joués par les femmes". Elle se distingue en cela d'artistes revendiquant leur engagement dans la forme de leur œuvre et qui prêtent leur corps et leur visage à des actions plus littérales comme Carolee Schneeman ou, de sa génération, Ana Mendieta et Hannah Wilke. La représentation et la fiction sont pour elle des outils d'exploration du Moi, au travers de mises en scène expressives qui intègrent dessins, sculptures et objets, films et actions de groupe précisément chorégraphiées, et qui visent une dimension universelle. Ses performances sont précédées et prolongées de vidéos et de films, parfois d'installations. Ces vestiges et ces événements élaborent une anatomie des émotions qu'un vocabulaire visuel très symbolique relie à des thèmes empruntés à la mythologie, aux contes et à des archétypes culturels.



Parcours


Wind, film de 1968, ouvre l'exposition du Jeu de paume Sully. La performance Oad Lau y est transposée sur une plage enneigée. Un couple couvert de petits miroirs et des performeurs parcourant des trajectoires symétriques et énigmatiques luttent contre le vent. Une forme d'abstraction rattache cette performance et ce film à l'influence des fondateurs du Judson Dance Theatre.


Puis une quarantaine de photographies documentent les performances suivantes :

Jones Beach Piece, Long Island, New York, 1970
Toute première performance en extérieur où Joan Jonas utilise la plage comme une scène dont les dunes sont les coulisses. L'œuvre consiste en une série de signaux faits aux spectateurs qui sont placés à distance et en hauteur. Les actions se succèdent, faisant apparaître et disparaître les différents performeurs et des objets (vêtements, miroir, cordes, échelle…) selon des configurations plus topographiques que narratives.

Nova Scotia Beach Dance, Inverness, Cape Breton, Nouvelle-Écosse, 1971
Pour cette troisième performance en extérieur, Joan Jonas utilise de nouveau une plage comme scène en plaçant les spectateurs en surplomb sur une colline. Un cercle de pierre est posé sur le sable à côté d'une ligne de poteaux de bois distants les uns des autres d'une enjambée. Les performeurs occupent les espaces découpés par le cercle et la ligne, font de l'équilibre sur les poteaux, dans un mouvement général de va et vient calqué sur celui d'un piston.

Delay Delay, quais de Lower Manhattan, New York, 1972 ; bords du Tibre, Rome, 1972 ; Documenta V, Kassel, 1972
Quatrième performance en extérieur, où treize performeurs habillés en blanc et portant des bandeaux orange, sont dispersés sur une étendue où sont posés des panneaux numérotés 66, 81, 245, 517, indiquant le nombre de pas qui sépare chaque emplacement de l'immeuble où se tiennent les spectateurs. Ils mesurent ainsi le décalage entre les actions auxquelles assistent les spectateurs et les différents sons qui leur parviennent, principalement produits par des morceaux de bois frappés par les performeurs. La version romaine transpose celle de Manhattan sur les rives du Tibre, où les panneaux sont posés sur des bateaux amarrés. Les performeurs frappent des morceaux de bois ou des anneaux d'amarrage sur le quai opposé, et leur emplacement fait varier l'intensité du son. Durant la performance, Joan Jonas et un partenaire luttent, sur une barque, contre le courant.

Mirror Piece I, New York, 1969 (trois présentations) ; Mirror Piece II, New York et Irvine, 1970
Une quinzaine de femmes en robes courtes tiennent des miroirs verticaux, et évoluent face aux spectateurs dont elles captent l'image. Des hommes soulèvent et déplacent les femmes. Joan Jonas est portée à l'horizontale et déposée à différents endroits de l'espace. Les femmes se cachent derrière les miroirs et les hommes valsent en arrière-plan, avant de tomber sur le sol. Les miroirs sont des obstacles, des instruments de fragmentation de l'espace, des objets qui incluent les spectateurs dans l'action. Dans la seconde version, les miroirs sont plus grands et plus lourds

The Juniper Tree, atelier de l'artiste, New York, 1978 ; Whitechapel Gallery, Londres, 1979
L'œuvre fait référence au conte de Grimm, Le Genévrier, histoire d'un petit garçon assassiné par sa marâtre. Elle le donne à manger à son mari et à sa fille. Celle-ci enterre les os de son frère sous un genévrier. Le petit garçon renaît sous la forme d'un très bel oiseau qui vient raconter son histoire, tue sa marâtre et retrouve sa forme initiale. Cette performance, qui a lieu à neuf reprises entre 1976 et 1979, est un vrai spectacle interprétant le texte de Grimm. Les éléments du conte sont matérialisés par des peintures, initialement réalisées en direct lors des différentes représentations, et suspendues à des fils : la maison, des échelles, la représentation chamanique d'un arbre magique. Le texte est préenregistré par Joan Jonas, les sons qui occupent les silences étant produits en direct par l'artiste. "Je m'intéresse à la manière dont les contes reflètent une psychologie et des comportements humains élémentaires tout en mettant à nu des tabous".
Un ensemble de dessins, certains étant des croquis préparatoires, d'autres réalisés durant les performances, sont ensuite présentés.

Songdelay, 1973
Film 16 mm, 18' 35'', noir et blanc, son.
Reprenant certains aspects de la performance Delay Delay, ce film est très investi d'un vocabulaire cinématographique : l'usage du grand angle, la variation des distances de prise de vue, le décalage entre l'image et le son en font une œuvre à part entière. L'action se déroule sur un quai de Manhattan où les performeurs produisent des sons et des figures, cercles ou lignes, sur le sol. Le rythme, la distance, l'élaboration et les différentes formes de désynchronisation permettent à Joan Jonas de procéder à une déconstruction spécifique de l'espace et de la durée.

Volcano Saga, 1989
Vidéo, 28', son, couleur.
Prolongement d'une performance vidéo et conçue pour la télévision, cette vidéo s'inspire d'une histoire islandaise du XIIIe siècle, la saga Laxdeala. Filmée à New York et en Islande, elle met en scène une jeune femme aux rêves prémonitoires et son "interprète", et joue sur les effets d'incrustation et de superposition de l'image numérique pour traduire l'atmosphère onirique du conte et de sa correspondance moderne.

Organic Honey
Installation constituée de vidéos et d'images, d'objets, de dessins et de sculptures qui proviennent des performances éponymes, elles-mêmes issues de la vidéo de 1971. Organic Honey marque le début pour Joan Jonas du travail de fiction : elle y endosse un personnage, matérialisé par un masque. L'installation offre également une approche spatialisée d'une œuvre et de ses vies successives.
Organic Honey's Visual Telepathy, New York, Rome, 1972
"Organic Honey's Visual Telepathy a évolué lorsque j'ai découvert mon image sur le moniteur de mon appareil vidéo. Le fait de porter le masque d'un visage de poupée me transformait en séductrice électronique et érotique. J'ai nommé ce personnage TV “Organic Honey”, et j'ai trouvé les mots “Visual Telepathy” dans un livre de magie." Organic Honey's Vertical Roll, Los Angeles, San Francisco, Valence, 1972 ; New York, Paris, Milan, 1973 ; Boston, Rome, 1974 ; Berkeley, 1980
Organic Honey's Vertical Roll est une performance vidéo où l'image mobile joue le rôle principal. "La performance vidéo offrait la possibilité de points de vue multiples et simultanés. Les performeurs et le public étaient à la fois à l'intérieur et à l'extérieur. La perception était relative. Personne n'avait la totalité des informations."