Petit Journal #59 : Denise Colomb aux Antilles
De la légende à la réalité, 1948-1958





Cette exposition et son catalogue ont été réalisés
avec le concours de la Médiathèque de l’architecture et du patrimoine
(Département de la photographie),

en partenariat avec africultures.com, Azart Photographie,
France Ô, Polka Magazine et Tropiques FM




Née Denise Loeb en 1902, soeur du galeriste Pierre Loeb, Denise Cahen découvre la hotographie à l’occasion d’un séjour en Indochine en 1935. Pendant l’Occupation, face à l’antisémitisme, elle change son nom en "Colomb", pseudonyme qu’elle conservera tout au long de sa carrière. Indépendante, elle collabore à la presse illustrée sans être affiliée à une agence et se fait surtout connaître par ses portraits d’artistes réalisés dans les années 1950-1960 : Artaud, de Staël, Picasso, Giacometti, Chagall, Miró, Ernst, Calder, Mathieu, Hartung, Arp, Dubuffet...

En 1948, le poète et homme politique Aimé Césaire l’invite à se joindre à une mission ethnographique à l’occasion du centième anniversaire de l’abolition de l’esclavage. L’année suivante, elle présente sa première exposition sur les Antilles à la librairie Le Minotaure à Paris. En 1958, elle retourne aux Antilles pour répondre à une commande de la Compagnie générale transatlantique. Politiquement, cette période correspond à la première décennie de l’application de la loi de départementalisation qui met fin à l’ère coloniale.

Confrontée à la pauvreté, aux clivages sociaux et aux préjugés raciaux, Denise Colomb mesure l’écart entre la légende et la réalité de ce paradis qu’Aimé Césaire qualifie "d’absurdement raté". En 1992 une rétrospective est consacrée à Denise Colomb au Palais de Tokyo, accompagnée d’une importante monographie.

Le 1er janvier 2004, Denise Colomb décède à son domicile parisien sans avoir pu réaliser la grande exposition sur les Antilles qui lui tenait à coeur. Composée majoritairement de tirages d’époque dont les plus anciens n’ont pas été montrés depuis 1949, cette exposition éclaire l’œuvre d’une photographe qui s’inscrit pleinement dans la tradition de la photographie humaniste.



La tentation ethnographique

Dans une lettre du 13 février 1948, Aimé Césaire, le tout jeune député de la Martinique et maire de Fort-de-France, recommande Denise Colomb à Michel Leiris qui souhaite réaliser un travail ethnographique. Mais la collaboration avec Michel Leiris tourne court. Denise Colomb travaille seule en espérant que ses photographies rejoignent le musée de l’Homme. Les tirages ici présentés témoignent de l’acuité de son regard. Les effets de style sont gommés au profit d’une description directe : types humains, coutumes ou gestes quotidiens.


L’approche humaniste

"Que venez-vous au juste chercher aux Antilles ? se demande-t-elle. Ce n’est pas un passé d’art ni les vestiges d’une civilisation morte. Pays ravissant des jolies doudous, climat enchanteur, douceur de vivre, chants et danse, farniente, plages bordées de cocotiers… Tous ces clichés, certes, ont leur part de vérité […]. On y chante et on y danse, mais la misère est là."
Pour Denise Colomb, photographier, c’est saisir les joies, les peines et les doutes quotidiens de ceux qui l’entourent. Photographiant exclusivement les classes populaires antillaises, elle observe comment la vie s’organise malgré la précarité : cases sans fondations faites de planches de bois et de tôles, intérieurs sans eau courante ni sanitaires, linge lavé dans la rivière. Seuls les marchés de Pointe-à-Pitre et de Fort-de-France offrent une image d’abondance.
Denise Colomb observe sans a priori politiques. Imprégnées de l’esprit humaniste de l’époque, ses photographies s’inscrivent dans le réalisme poétique français, aux côtés de celles de Robert Doisneau, Édouard Boubat ou Willy Ronis.


Les réticulations, 1948

Les réticulations résultent d’un accident de laboratoire qui s’est produit lors du traitement de la pellicule, un écart important de température du bain de rinçage ayant fait craqueler irrémédiablement la gélatine en formant un réseau aléatoire sur toute la surface du film. Surprise par le résultat, Denise Colomb choisit de tirer quelques images. L’œil du spectateur peut alors alterner entre la scène représentée et l’accident provoqué à la surface du matériau photographique. Le sujet apparaît voilé, sinon altéré.


Exotisme et surréalisme

La nature tropicale photographiée en 1948 et 1958 prend source dans le surréalisme et la vogue de l’exotisme des années 1930. La diversité écologique plaide pour le rappel de l’Éden primitif alors que les monocultures de la canne et de la banane illustrent des siècles de soumission au pouvoir colonial : "J’ai bien vu quelques plantations de maniocs ou d’ignames, mais cet envahissement du paysage par la banane et la canne me donnait une sorte d’angoisse, la sensation d’une main mise fatale sur le pays." Elle partage l’émerveillement de l’écrivain Lafcadio Hearn, qui qualifie la nature tropicale de "beauté étrange et effroyable", de "chaos inextricable" où "les essences les plus diverses se heurtent, s’entrelacent et se dévorent."
En 1993, à l’âge de 91 ans, venue présenter une exposition en Martinique, elle photographie le jardin de Balata. En adoptant des cadrages resserrés, elle offre une vision intimiste d’une nature domestiquée.


L’illustration et la couleur

En 1958, la Compagnie générale transatlantique lui demande de promouvoir la beauté des îles tropicales et l’hospitalité des créoles.
Les photographies présentées dans cette partie répondent à une commande et témoignent d’un certain art de vivre aux Antilles. La promotion du tourisme induit de gommer les aspects les moins reluisants. Aux problèmes structurels de la société antillaise s’ajoutent la surpopulation, l’effondrement de l’industrie sucrière, la raréfaction de la pêche, la spéculation immobilière et l’émergence d’une dépendance au tourisme. Diffusées par l’agence Atlas photo et montrées dans les écoles, ses photographies en couleurs n’avaient encore jamais fait l’objet d’une exposition. À l’instar des photographes de son époque, Denise Colomb s’est imposée avec le noir et blanc et elle a souvent tiré ses diapositives en noir et blanc. Dans les années 1990, soucieuse de renouveler sa vision, elle avait commencé une sélection parmi les 500 diapositives prises aux Antilles et rassemblé ses notes de voyages pour un projet d’exposition qui n’a pas pu être réalisé de son vivant.


L’article publié dans Regards, 1950

L’article "La Martinique, de la légende à la réalité" paraît le 7 avril 1950. Quatre photographies de Denise Colomb – et une image anonyme d’actualité – encadrent le texte d’Aimé Césaire. Cette double page reste le seul témoignage de leur collaboration.
Le spectacle des lavandières au milieu d’un paysage à la végétation luxuriante présente à lui seul le contraste entre le mythe et la réalité. L’écriture journalistique se déploie sur une opposition entre la misère du peuple et la richesse de quelques nantis. La fracture sociale apparaît criante entre un taudis de Fort-de-France et le "château" d’un béké qui trône au-dessus d’un champ de cannes – signe ostentatoire d’une domination économique. Le contremaître surveille tranquillement les biens du propriétaire blanc. Message subliminal : rien n’a changé sous la IVe République. Les pauvres travaillent et luttent chaque jour pour leur survie tandis que les riches font fructifier paisiblement leur argent.


La donation Denise Colomb

Le 18 novembre 1991, Denise Colomb a fait don à l’État français de 52 000 négatifs, essentiellement en 24 x 36 mm et 6 x 6 cm, et de plusieurs milliers de tirages originaux (le fonds sur les Antilles représentant 8 600 négatifs et 500 diapositives en couleurs).
Composée de 130 tirages dont les deux tiers sont d’époque, l’exposition présente également une sélection inédite de 33 photographies en couleurs. Le fonds Denise Colomb, dont Noël Bourcier a été le directeur artistique jusqu’en 2003, est conservé par la Médiathèque de l’architecture et du patrimoine et diffusé par la Réunion des musées nationaux.