Cinéma autour d'Oscar Muñoz
du 03 juin
au 01 juillet 2014
Concorde, Paris

Les thématiques qui traversent l’œuvre d’Oscar Muñoz ne sont pas étrangères au cinéma : les rapports qu’entretiennent l’image avec la mémoire, le temps et le mouvement, mais aussi la fragilité de la photographie ont suscité l’intérêt de certains cinéastes et se trouvent parfois à l’origine d’une recherche formelle permettant à l’image cinématographique d’accéder au champ de l’expérimentation.

Quatre soirées et des allers-retours entre les salles d’exposition et l’auditorium du Jeu de Paume : dix œuvres cinématographiques dialoguant avec les problématiques et dispositifs explorés par Muñoz, ainsi qu’une réflexion autour des croisements entre arts plastiques, cinéma et photographie. La programmation déploie des courts-métrages colombiens qui ont marqué le contexte de formation de l’artiste, une animation expérimentale réunissant plusieurs générations de peintres du pays, des portraits filmés réalisés par Andy Warhol, Gérard Courant et Gregory J. Markopoulos ou encore des courts-métrages de Hollis Frampton, Jean Eustache et Éric Baudelaire.


Programmation proposée par Marina Vinyes Albes


Programme

Caliwood
Le mardi 3 juin à 19 heures


Lorsqu’Oscar Muñoz débute sa carrière à Cali dans les années 1970, la ville colombienne vit un moment exceptionnel d’agitation artistique et culturelle. Artistes, écrivains et cinéastes se réunissent autour du projet culturel Ciudad Solar [Ville solaire] et du cinéclub de Cali, et participent à la revue de critique cinématographique Ojo al ciné (1972-1974), dirigée par Andrés Caicedo.

À cette époque, Carlos Mayolo et Luis Ospina commencent à réaliser leurs premiers courts-métrages. Ils livrent un témoignage de l’effervescence créative de la jeunesse, influencée par la musique rock, la salsa et la chanson protestataire latino-américaine, ainsi que les idées socialistes, la révolution cubaine, le nadaismo, le théâtre politique et expérimental, les festivals d’art estudiantin de la région… Cinéphilie, expérimentation et non-conformisme dicteront les bases des films Oiga Vea (1972), Cali, de película (1973) et Agarrando pueblo (1978), où la ville de Cali, qui sera également un sujet récurrent dans l’œuvre de Muñoz, est le décor privilégié de leurs premières expériences avec la pellicule.

Réalisé en réaction à un documentaire sur les VIe Jeux panaméricains et à l’esthétique du cinéma politique de l’époque, Oiga Vea est un essai très libre sur ce même événement. L’accent est porté sur la juxtaposition des images et du son pour souligner les effets de la célébration sur les populations qui en sont exclues. Cali, de película s’inspire du film de Jean Vigo À propos de Nice (1929) pour développer tout un jeu formel autour de la fête foraine de Cali sans chercher à masquer les contradictions de la ville. Enfin Agarrando pueblo est un faux documentaire érigé en manifeste ironique contre la pornomisère, c’est-à-dire, contre le misérabilisme dominant dans une partie importante du cinéma latino-américain qui s’exportait à l’étranger.

Oiga Vea [Écoute Vois], de Carlos Mayolo et Luis Ospina (1972, 27’) ; Cali, de película [À propos de Cali], de Carlos Mayolo et Luis Ospina (1973, 14’) ; Agarrando pueblo [Les Vampires de la misère], de Carlos Mayolo et Luis Ospina (1978, 28’).
Séance présentée par Oscar Muñoz.


Mémoires du sous-sol
Le mardi 10 juin à 18 heures


L’atmosphère asphyxiante du sous-sol, les corps fragiles errant sans but, le voyage aux enfers sont des métaphores souvent utilisées dans le cinéma colombien pour dénoncer une société considérée comme décadente. L’avalanche d’images de violence reproduites sans cesse par les médias est comparée au supermarché visuel de la publicité. Au beau milieu de ce spectacle froid et aberrant, l’homme contemporain divague et court après sa tête.

Après Isaac Ink, el pasajero de la noche (1988) et La Selva oscura (1993), l’enfer de Carlos Santa s’est transformé en cirque dans son premier long-métrage Los Extraños Presagios de León Prozak (2005-2009). L’artiste est le chef d’orchestre dans cette animation expérimentale d’une beauté extraordinaire à laquelle participent plusieurs générations de peintres colombiens ayant chacun leur propre numéro de cirque. La technique de Santa, assemblant différents procédés, s’est adaptée aux méthodologies créatives de chaque artiste – craie sur ardoise, huile sur verre… – de sorte que le film dépasse les frontières entre arts plastiques et cinéma, entre mouvement et peinture. Il s’agit d’une longue collaboration qui retrace environ cent cinquante ans d’art colombien et crée des ponts, sous la direction de Santa, entre des œuvres très disparates.

L’artiste León Prozak décide de louer sa tête à Mefisto Ritalini pour qu’il puisse voir ses numéros de cirque en échange de la popularisation de son travail. Jamais il ne la retrouvera comme à l’origine.

Los Extraños Presagios de León Prozak [Les Mystérieux Présages de Léon Prozak], de Carlos Santa (2005-2009, 80’)
Séance présentée par Sergio Becerra, critique et historien du cinéma.


Photographies à la dérive
Le mardi 24 juin à 19 heures


« Qu’est-ce qui tenait lieu de photographie avant l’invention de l’appareil photo ? On s’attend à ce que la réponse soit la gravure, le dessin, la peinture. Une réponse plus révélatrice pourrait être : la mémoire. » (John Berger,Uses of Photography)

Tout comme Oscar Muñoz, le cinéma s’est souvent interrogé sur les rapports qu’entretiennent mémoire et photographie. Voici trois films qui explorent cette relation à travers l’interaction entre image fixe et discours, à partir des rencontres et décalages entre ce que la photographie donne à voir et ce que le commentaire dévoile. Nous voyons en premier lieu ce que montrent les photographies, puis une voix dépasse ces évidences visuelles, brise leur objectivité et se penche sur des considérations subjectives (remémorations), sur les conditions de prise de vue, qu’elles soient réelles ou imaginaires. Une nouvelle dimension s’ouvre de par cette discordance entre discours et photographie : celle de la mémoire, où l’image fixe acquiert peu à peu une temporalité. Elle plonge ainsi dans un territoire toujours mouvant, où toutes les certitudes pourraient se dissoudre.

Nostalgia (1971) de Hollis Frampton met en scène un dispositif où, les unes après les autres, les photographies remémorées par la voix off et décalée de Michel Snow se désintègrent par la force destructive du feu ; Jean Eustache, dans Les Photos d’Alix, (1980) filme la photographe Alix-Cléo Roubaud en train de décrire ses photos, mais ses commentaires correspondent de moins en moins aux images, sans que son interlocuteur semble s’en étonner. Enfin dans The Makes (2009), Éric Baudelaire remet en mouvement des photographies de tournage de vieux films japonais à travers un texte qui les imagine comme les scènes d’un film d’Antonioni jamais réalisé.

Nostalgia, de Hollis Frampton (1971, 38’, vo st fr) ; Les Photos d’Alix, de Jean Eustache (1980, 19’, vf) ; The Makes, d’Éric Baudelaire (2009, 26’, vf).
Séance présentée par Marina Vinyes Albes, programmatrice


Devenir dans l'instant. Le temps du geste
Le mardi 1er juillet à 18 heures


« Le procédé lui-même requérait que le modèle vive, non en dehors, mais dans l’instant : pendant que durait la prise de vue, il pouvait s’établir au sein de l’image — dans le contraste le plus absolu avec les apparitions qui se manifestent sur une photographie instantanée. » (Walter Benjamin, Petite histoire de la photographie)

Cette dernière séance s’inspire de l’œuvre vidéo d’Oscar Muñoz Fundido a blanco, intime portrait vivant dans lequel l’artiste a filmé son père en plan fixe tandis que l’on voit apparaître puis s’évanouir le reflet d’une photographie de sa mère sur la fenêtre. Pendant sept minutes et quarante secondes, la caméra capte sans bouger les deux visages : le père essaye de rester immobile, comme s’il se faisait photographier, et s’efforce de vaincre le sommeil. Pendant quelques minutes, sa vie restera gravée dans le temps sans qu’aucun instant n’en soit privilégié.
Le titre de l’exposition d’Oscar Muñoz, "Protographies", fait référence au moment qui précède la fixation de l’image. Son œuvre cherche à décomposer l’instant et développer les images dans le temps. Devenir dans l’instant évoque le moment de l’invention de la photographie, avant l’instantané où, comme l’écrit Walter Benjamin, le modèle photographié, immobile face à l’appareil, grandissait pour ainsi dire pendant le temps d’exposition, en totale contradiction avec l’image pétrifiée de la photographie, dépourvue de durée.
C’est l’occasion de confronter trois films qui, sans le savoir, se font écho, conversent en silence. Une sélection de Screen Tests d’Andy Warhol et un extrait de Cinématon de Gérard Courant précèdera la projection de Galaxie de Gregory J. Markopoulos, montré pour la première fois en France. Des dizaines de portraits qui nous envoient leur souffle à travers l’écran, qui clignent des yeux pendant qu’on cligne des nôtres, dans et à travers le temps. Warhol, Courant et Markopoulos mettent en place un dispositif très similaire consistant à laisser le modèle exister librement face à la caméra pendant un temps donné, pour capturer son identité, l’expérience réelle de la vie. La caméra, immobile, capte les gestes de celui qui veut bien se montrer, choisissant de jouer le jeu, parfois non sans une certaine gêne.

Screen Tests, d’Andy Warhol (1964-1966) – sélection ; Cinématon, de Gérard Courant (1978-en cours) – extrait ; Galaxie, de Gregory J. Markopoulos (1966, 92’)
Séance présentée par Gérard Courant, cinéaste

Articles liés