NOVLANGUE_
Satellite 11

« Les limites de mon langage signifient les limites de mon propre monde » (Ludwig Wittgenstein)

À l’heure où Google œuvre à la création d’un « métavers », monde de demain constitué de plusieurs couches de différentes réalités, aussi bien au cœur de l’espace public ou de l’intime, la langue et son usage sont plus que jamais au centre du débat.

En écho à un nouveau système de parole médiatique, ce « théâtre de la parole-spectacle1 » se construit à l’aube du XXIe siècle sur une réduction du langage (Twitter), sur le néologisme (Brexit, Frexit, réflaxion…) et la post-vérité (faits alternatifs).

La 11e édition de la programmation Satellite se compose des propositions de Damir Ocko, Daphné Le Sergent et Alejandro Cesarco, engageant la parole publique comme outil d’individuation. Les trois expositions viennent irriguer l’analyse critique d’un monde en contraction de pensée2, offrant une hypothèse de réponse aux limites d’un discours formaté, équarri, dépouillé.

À l’ère du virage numérique et de sa capillarité, alors que même la parole publique, relayée par les médias, fait usage des réseaux comme d’une agora, la question d’une langue réduite, formatée, simplifiée refait surface. Cette mutation géopolitique n’est en effet pas sans évoquer un paysage langagier imaginé par la littérature en 1949.
Le novlangue est la langue officielle d’Océania, région fictive inventée par George Orwell dans son roman dystopique 1984. Utilisée dans l’écriture même du récit, cette langue est définie par Wikipédia comme « un principe simple : plus on diminue le nombre de mots d’une langue, plus on diminue le nombre de concepts avec lesquels réfléchir […], moins les gens sont capables de réfléchir et plus ils raisonnent à l’affect. La mauvaise maîtrise de la langue rend ainsi les […] sujets aisément manipulables par les médias de masse tels que la télévision3. »

Cette simplification lexicale et syntaxique de la langue rend difficile voire impossible toute pensée critique. Le paradigme du novlangue, réduit à son minimum, fonctionne alors comme un langage-écran construit sur l’affect, l’idéologie, la rhétorique, la régularité absolue. La langue est le point d’achoppement entre vérité et falsification.

Pointant une distance toujours plus courte entre l’information donnée et sa lecture, mais aussi la possibilité nouvelle de naviguer entre les mots et les signes, « NOVLANGUE_ » tente d’ouvrir une cosmogonie du langage, une fabrique de pensée, une forme de résistance par le champ de la langue et de l’exposition.

Agnès Violeau



Agnès Violeau, née en 1976, vit et travaille à Paris. Elle est commissaire d’exposition et critique d’art indépendante.
Ses recherches se portent sur la fabrique de l’exposition et les territoires langagiers.


1 Christophe P. Lagier, Le Théâtre de la parole-spectacle : Jacques Audiberti, René de Obaldia et Jean Tardieu, Birmingham (États-Unis) Summa Publications, 2000.
2 Pierre Bourdieu décrit en 1977 un « rapport au monde déréalisé ».
3 Wikipedia reprend de manière libre et modifiable la définition de l’auteur, écrite dans le livre.

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